Rencontre avec Jordan Croeisaerdt Un syndicaliste est-il un criminel en puissance ?

Début janvier 2016, une grève de deux jours du rail se prépare. En plein niveau maximal de la menace terroriste, les syndicats sont pointés du doigt pour leur irresponsabilité. Outre l’argument classique de « la prise d’otage » — déjà un terme propre à l’action terroriste — cette fois les syndicats sont accusés d’étaler leurs inconséquences alors que le pays se bat contre une menace impitoyable, justement, le terrorisme. Sans se poser aucune question sur les effets d’une tel logique, l’establishment et ses médias ordonnent à la raison sécuritaire, tous les moyens et toutes les fins.
Le 5 et 6 janvier, la grève a quand même lieu. Fait nouveau, la logique sécuritaire s’est immiscée à l’intérieur de celle-ci pour tenter de la vider de sa substance. Au nom de la sécurité, le 21 décembre, le gestionnaire du rail, Infrabel, avait obtenu un jugement du tribunal civil de Bruxelles interdisant tout piquet de grève devant les cabines de signalisation du réseau ferroviaire : on ne bloque pas ce qui sécurise les flux. Malgré tout, le matin du 6 janvier, Jordan Croeisaerdt et 150 autres grévistes ont fait le piquet devant le « Centre de gestion du trafic » de la rue de France à Bruxelles. Quelques jours plus tard, Jordan, accompagnateur de train et délégué syndical à la CGSP Cheminot, reçoit une astreinte de 1.700 euros à payer pour sa participation au piquet de grève au QG d’Infrabel. Depuis, on peut dire que Jordan est devenu une cible de choix de sa hiérarchie.
Il se trouve aussi que Jordan est proche des JOC autant que les JOC sont proches de Jordan. On est allé discuter avec lui pour voir comment sa situation évoluait et réfléchir ensemble aux rôles de la répression à l’heure de la menace terroriste et du démantèlement des services publics.

Que s’est-il passé ? Pourquoi as-tu reçu une astreinte ?
Suite aux actions de grèves contre le plan Galant du 5 et 6 janvier dernier, j’ai reçu 1700 euros d’astreinte à payer. Au piquet où je me trouvais, il y avait la présence de 3 huissiers. Il faut savoir que depuis le 21 décembre, il y a un jugement qui interdit la présence de grévistes sur et autour des voies ainsi que devant certains bâtiments liées aux contrôles du trafic des trains. Ces bâtiments sont un peu l’équivalent d’une tour de contrôle pour l’aviation. Infrabel interprète le jugement du 21 décembre comme l’interdiction des grévistes autour de tous ses bâtiments.
Pour avoir participé au piquet de grève, rue de France, le 6 janvier 2016, à la requête d’Infrabel, je me suis vu signifier une astreinte d’un montant total, frais compris, de 1686,89 € ! Je suis condamné, suite à une requête unilatérale d’Infrabel, sans débat contradictoire. Ce qui est interpellant, c’est que l’astreinte ne m’a pas été assignée au piquet de grève, rue de France. Aucun officier de police n’a relevé mon identité. Cela pourrait signifier que, lors des futures grèves, des huissiers assignent des participants aux piquets, dès lors que leurs noms sont connus.
On s’imaginait bien que les huissiers étaient présents pour assigner des astreintes. Mais ce que nous n’avions pas prévu, c’est que la présence des huissiers allait être le feu vert pour toute sorte de provocation. Plusieurs membres de la direction sont venus aux contacts du piquet de grève qui était symbolique. Ils voulaient créer des incidents. Un des huissier ne cessait de faire des allées retour à travers le piquet. Le piquet était symbolique, il était là pour montrer la présence de travailleurs en grève afin de contrer le discours anti syndicale qui clament au et fort que la grève n’est qu’un prétexte pour les travailleurs de rester à la maison. Nous voulions montrer que nous sommes présents sur le terrain et que nous sommes prés à combattre les mesures du plan Galant. Une autre raison de notre présence vient du fait que l’on remarque que de plus en plus de travailleurs ont peur de leur employeur et le fait de nous voir présent, les rassurent pour éventuellement se mettre en grève. On n’empêchait personne d’aller travailler. On demandait simplement à ceux qui voulaient entrer de passer par la porte arrière et de ne pas nous provoquer en fendant notre piquet.
On a de plus en plus d’huissiers de justice sur les gares. Il y a une volonté très importante de casser le mouvement social. La sécurité n’est qu’un prétexte pour casser le mouvement. Rue de France, on était là pour ouvrir un débat sur le plan Galant. On a face à nous de plus en plus de travailleurs qui sont déshumanisés, fonctionnent comme des robots et ne connaissent plus qu’un seul sentiment, la peur. Nous voulons ouvrir un débat avec eux, les faire sortir de la peur.
Tu penses que les choses s’aggravent ?
On est de plus en plus considéré comme des illégaux et des criminels. La grève est de plus en plus considérée à travers le discours des patrons, du gouvernement et des médias qui les suivent comme illégale.
Par exemple, rue de France, un gars qui arrive sur le piquet. On est cinquante personnes à discuter. Et le gars qui pèse 90 kg, grand, castard, il fonce sur nous, pousse tout le monde en criant : « j’ai le droit d’aller travailler. » On a juste exigé de lui qu’il arrête d’être violent. Il s’est finalement calmé et il est passé. Il s’avère que le gars est un membre de la direction. Évidemment quand j’ai appris ça, j’étais complètement choqué. Ce gars est un directeur, sa fonction est de gérer les ressources humaines. Qu’il se permette d’arriver sur un piquet de grève et de bousculer physiquement les travailleurs montre bien dans quelle mentalité il est, dans quel respect il est du travailleur. Cette violence vis-à-vis de nous est liée au fait que pour lui, nous sommes des illégaux. L’idée que les gens qui se battrait pour leurs droits sont des illégaux est largement diffusés au sein de la population par les médias. Il est donc normal que de plus en plus de gens agissent violemment avec nous. On l’a vu sur plusieurs piquets de grève ces dernières années où des conducteurs foncent sur les piquets avec leur voiture ou utilisent un pied de biche contre des travailleurs en grève. Le gouvernement crée ces violences parce qu’il n’ouvre pas de débat. Nous sommes vus comme des saboteurs, des gens qui prenons le pays en otage.
Pourtant, je suis accompagnateur de train depuis 10 ans. J’aime mon métier et je voudrais pouvoir l’exercer jusqu’à ma pension. Je suis délégué syndical depuis 6 ans. Je n’avais pas du tout la culture syndicale ni le goût de l’action collective. J’ai appris en me posant des questions sur mon lieu de travail. Cela m’a beaucoup appris. C’est l’expérience qui te forme.
On est maintenant presque deux mois après ces grèves, que s’est-il passé depuis ?
Je subis une attaque aussi au niveau personnel directement de la part de la SNCB, cette fois-ci. Il m’ont mis une sorte de mise à pied, une dispense de service. Après la grève, je suis parti en congé. Je suis passionné de snowboard. À partir du 22 janvier, quand je suis revenu de mes congés, j’ai commencé à voir des petits signes de ce qui m’attendait. Ma direction, pendant mes congés, à monter tout un dossier contre moi suite à ma mise sous-astreinte. Sans doute qu’elle a eu des contacts avec Infrabel. On m’a raconté que le CEO d’Infrabel a téléphoné à ma direction pour avoir mon licenciement. Ils ont donc monté tout un dossier pour me mettre la pression. Il voulait me faire refaire des examens comme si je venais de rentrer au chemin de fer parce que je serai devenu violent ou dangereux. Apparemment j’aurais agressé une femme enceinte lors du piquet de grève. Ce qui est totalement loufoque. En peu de temps, je suis devenu quelqu’un de dangereux.
Tu es visé ?
Oui je suis clairement visé. Ma direction m’a convoqué. L’inspection m’a reçu. On m’a posé 11 questions. Notamment une qui demande pourquoi je harcèle des membres du personnel avec des questions. J’ai vu qu’il avait fait un dossier sur moi. Il essaye de me fatiguer sur des dossiers personnels.
Pour l’exemple ?
C’est possible. Je remets en question le système. Je suis un empêcheur de tourner en rond. Il est vrai que je participe maintenant à la lutte au-delà de mon lieu de travail. j’ai participé notamment à la coalition D19-20 contre le TTIP. Là, tu fais de la désobéissance civile collective où tu apprends à jouer sur les lignes établies, à déstabiliser le pouvoir plus fortement.
Être contre ce système n’est pas simple, ça peut angoisser d’autres travailleurs. Il faut avoir du tact. Quand tu es sur le lieu de travail et que tu ouvres un débat sur comment fonctionne réellement le système, tu leur fais peur, tous leurs repères s’écroulent. C’est d’ailleurs là-dessus qu’est basé tout le système, ils vendent une sécurité, une routine, les gens sont mis dans des balises.. Mon travail syndical est aussi de petit à petit leur faire prendre conscience de ça. Pour le moment la direction est occupée à nous faire augmenter notre productivité. Qu’est-ce qu’il font avec ça ? Concrètement, ils nous mettent le nez dans le guidon, on est occupé à pédaler plus vite et on ne nous dit pas évidemment que l’on est occupé à aller droit dans le mur. C’est pour ça qu’il est important de ne pas se faire enfumer avec cette histoire de sécurité. Nous devons réfléchir sur la direction qu’on nous fait prendre. Si tu arrives à dire à tes collègues « Lève deux secondes le nez du guidon », et qu’ils arrivent à réfléchir à la direction, tu es gagnant. Le problème c’est qu’il y a de plus en plus de gens isolés.
L’interview, finalement comment ça s’est passé ?
Ils savent que je suis quelqu’un qui n’aime pas l’injustice. Donc, monter un faux dossier sur moi, vise plutôt à me faire péter les plombs. Il y a aussi la dépression qui me guette. Maintenant, je me sens ligoté et je ne sais pas quand je vais être à nouveau attaqué. Je suis stressé et j’ai l’impression d’être tout le temps dos au mur.
Il me reproche d’avoir manqué à mes devoirs déontologiques. Notamment que je critique ma direction sur Facebook. Bizarre. Revenons sur cet entretien avec les inspecteurs des ressources humaines du rail.
J’ai des états de services irréprochables. L’interview se passe bien. J’esquive les coups. On m’a demandé par exemple de me prononcer sur l’action de grève. J’ai répondu qu’ils n’étaient pas l’autorité compétente pour me questionner sur ce sujet. J’étais en dehors de mes heures de services. S’il y a un souci ou une plainte, c’est à la police de m’auditionner. Ils sont ensuite venu sur ma page Facebook, comme quoi je dénigre mon employeur sur les réseaux sociaux et que je ne peux pas faire ça.. « Tout va bien, je vais bien », voilà ce qu’il faut que je dise sur les réseaux sociaux ? Pour aborder ça, Ils sont venus avec une question sur le respect du code de déontologie interne comme quoi en tant qu’employé, je ne peux pas communiquer à des médias comme je veux. J’ai connaissance de ce « code de bonne conduite », mais pour ma part, il n’est pas impératif de le respecter, car il n’a pas été accepté paritairement. Ils ont fait un code spécifique de bonne conduite qui réglemente ton attitude dans le privé par rapport à ton employeur. Mais les syndicats n’ont pas accepté cela. Moi, j’ai signé ce code pour prise de connaissance, mais rien ne m’oblige à le respecter. Ils ne sont pas au-dessus de la loi. La loi m’impose d’être respectueux, de ne pas inciter à la haine, mais ils ne peuvent pas interdire ma liberté de penser et de m’exprimer.
Là, ils ont essayé de me piéger. Leur argument portait sur mon dernier post Facebook où je critiquai ouvertement ce qui se passe au niveau de la direction de l’entreprise. Ils avaient imprimé le post et me lisaient ce qui leur posait un souci. Dans le post, j’en ai effectivement après la direction sur le plan Galant, l’augmentation de la productivité, les politiques de mobilités… Mais en quoi j’outrepasse la loi. Je ne cite personne. D’ailleurs ce poste, je le signe « syndicaliste » suivi de tous les préjugés véhiculés par les médias aux soldes de la caste « vieillots, rétrogrades, ivrognes ». Même la photo de présentation de ma page est sans ambiguïté, j’ai une casquette de la CGT pas mon képi d’accompagnateur de train. Je n’ai absolument pas communiqué en tant qu’employé, mais bien dans le cadre de mon mandat syndical.
Malgré cela, à la fin de l’interview le responsable des ressources humaines et le délégué national de la SNCB ont négocié que sur le temps de l’enquête interne me concernant, mais aussi en attente de la réponse judiciaire sur le piquet de grève du 6 janvier, je suis en dispense de service. Je ne peux pas reprendre mon travail. Ils pouvaient me mettre à pied. Mais ce n’est pas encore le cas. lls ont joué l’apaisement pour le moment. C’est ma situation à l’heure actuelle. Je suis dans l’inconnu. Je pense que la direction essaie de m’isoler du reste des travailleurs, de me criminaliser.
Par rapport à des termes que la presse emploie sur la grève comme par exemple « prise d’otage ». On est presque avec un langage qu’on utilise lors d’attaques terroristes. Qu’en penses-tu ??
Ta question me fait penser au syndrome de Stockholm : les victimes en viennent à aimer leurs bourreaux. Je dis ça parce que je crois que nous sommes pris tous les jours en otage. Nous ont aimerai un service maximum pour tous et tous les jours, mais c’est un service minimum chaque jour. Pire encore, il voudrait qu’on organise un service minimum du service minimum quotidien les jours de grève. Ce n’est pas réaliste et cela poserait de véritables problèmes de sécurité avec des trains pris d’assaut par une grande masse d’usagers. Pourquoi lorsqu’on interview sur les quais ou aux abords d’une gare des usagers un jour de gréve, on demande uniquement ce jour-là s’ils se sentent pris en otage. Jamais, on ne leur pose la question de savoir si ce n’est pas tous les jours qu’ils sont pris en otage. Tous les jours les gens sont en otage dans les embouteillages, dans des lieux de travail qui dysfonctionnent. C’est marrant comment le pouvoir arrive à retourner ça contre ceux qui lutte justement contre cette prise d’otage quotidienne. Tous les jours tu es dans un système qui ne marche pas. Le seul truc qui marche, c’est que les patrons s’enrichissent.
J’observe de plus en plus qu’il y une répression toujours plus violente des plus pauvres dans les trains. Une des grandes taches de la SNCB aujourd’hui n’est-elle pas de faire de la gestion de flux des populations ?
On est bien d’accord. Pour qui travaille la SNCB ? Je crois qu’elle travaille pour les besoins du capital. Mais un service public, ce n’est pas ça. Pour moi, ce qui se passe au niveau de la répression fais partie de l’appropriation du secteur d’activité des transports par le capital. Les travailleurs doivent effectivement se réapproprier cet outil. On doit être capable de réfléchir d’où on vient et où on va. Le service public a été rendu aux forces du capital par toute une série de technique de gestion. Les organisations syndicales doivent se réapproprier le transport. Il faut reprendre la lutte contre le capital.

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