Rencontre avec le Collectif des coursier·e·s: De la lutte à la Coopérative.

Ce mercredi 7 février, le collectif des coursier·e·s organisait un grand apéro pour lancer une coopérative de livraison. Nous en avons profité pour les rencontrer. Ce sont des livreurs expérimentés entre 21 et 32 ans. Ils sortent de trois mois de lutte contre Deliveroo et nous ont raconté l’expérience qu’ils ont vécue avec le Collectif ainsi que leur projet de coopérative.

Fin octobre 2017, Deliveroo annonce la fin de sa collaboration avec la Smart qui offrait un contrat de travail aux coursier·e·s. Elles et ils se retrouvent obligés désormais de devenir indépendant·e·s. Comment la mobilisation a-t-elle démarré  ?

– Daniele: Après la conférence de la Smart sur la rupture avec Deliveroo, les médias ont commencé à bouger. Le collectif était en mode stand-by, mais il y avait une envie de faire quelque chose. On s’est rencontré et on est devenu un groupe fonctionnel assez vite, chacun a apporté ses caractéristiques et son réseau.

– Douglas : Notre première réunion a duré 6 heures. C’était long, mais on a réussi à s’accorder. On a discuté du plan de revendications, on a élu des représentants pour les négociations ainsi que des porte-paroles. Deux jours après, on lançait notre première action.

Le 24 novembre, le collectif organise un rassemblement avenue Louise. Pour Deliveroo, les livreur·euse·s doivent passer indépendants à partir du 31 janvier 2018. Le collectif dénonce la formule de paiement à la course, la diminution de leur revenu et la fin de l’assurance accident qu’ils avaient avec le système Smart. Il rentre en négociation avec la direction.

– Daniele: On a contacté la Critical Mass de Bruxelles (un rassemblement de cyclistes qui a lieu chaque mois). Ils sont venus avec nous jusqu’au siège de Deliveroo. Les médias se sont intéressés à nous et à partir de là, on n’ a plus eu trop de problèmes pour se faire entendre. Les syndicats sont venus aussi. On a surtout collaboré avec la CNC et la CSC Transcom.

– Douglas: On a tout de suite revendiqué un statut de salarié vis-à-vis de Deliveroo. Il y a eu des discussions au début. Un premier jet de nos revendications visait à réglementer le système des indépendants, mais on s’est rendu compte que c’était un autre combat. Revendiquer le statut de salarié c’était osé. Par exemple, au CLAP (le collectif parisien des livreurs) ils ne le revendiquent pas alors qu’ils ont une communication plus radicale que nous. Cela nous a sûrement permis le soutien des syndicats. Certains nous ont traités gentiment de fous, que cela leur rappelait les batailles qu’ils faisaient à l’époque. Après notre première action, on a envoyé un email public et privé à Deliveroo pour demander une rencontre avec la direction. Et ce qui est assez rare dans l’économie de plate-forme, ils nous ont répondu. On était reconnu comme des interlocuteurs légitimes, mais on ne se faisait pas d’illusion. La réunion a eu lieu le 11 décembre. On leur a soumis notre requête: laisser le libre choix aux coursiers entre être payés à la course ou bien de l’heure, être travailleur indépendant ou bien salarié via la Smart.

– Sylvain: Les négociations ont les a vécues comme un gros foutage de gueule. Tout tournait autour du cadre légal, de ce qui était possible ou pas. À la fin, ils nous ont proposé un genre de loterie : un essai pour devenir indépendant avec un petit revenu garanti de genre 300 euros. C’était n’importe quoi. Si on acceptait l’essai gratuit, on avait droit à un nouvel équipement de sécurité, un casque et des lumières qui n’éclairent même pas. Je pense que Deliveroo ne s’attendait pas à autant de mouvement et de soutien aussi bien des coursiers, de l’opinion publique, des politiques et des syndicats. Ils ont voulu faire comme d’hab, nous tutoyer pour faire passer le truc: tout est cool, c’est pour ton bien. Et si ça te plaît pas, tu arrêtes, personne ne t’écoutera et ça n’aura aucune portée contre nous. Ils ne se sont pas rendus compte de la fronde contre eux.

Le collectif organise la riposte pour augmenter la pression. Un rassemblement est organisé à Bailli le 8 janvier. Suite à l’échec des négociations, le collectif appelle désormais à la grève. Est-ce que c’est un moyen efficace?

– Vincent: On a distribué des flyers aux coursier·e·s pour leur expliquer la grève. Dans le système des plateformes, tout le monde est individualisé. On n’avait pas d’autre moyen de contacter les livreurs. Avec la grève du 8 janvier, on a grandi nos forces.

– Douglas: La grève est un moyen de lutte qui nous paraissait impossible, mais à partir du moment où tu as un groupe qui se connaît et qui fonctionne, on peut reprendre les vieilles méthodes. Il y a quand même des limites. Lors de la 2em grève qu’on a organisée le 20 janvier, on a vu des livreurs qui travaillaient alors qu’ils avaient participé à la première. Ils nous ont dit qu’ils avaient simplement besoin de tune. On a eu l’idée alors de lancer une caisse de grève qui a bien fonctionné. On a pu défrayer les grévistes. Cela nous a vraiment aidés. Mais bon de l’autre côté, Deliveroo pèse deux milliards d’euros. Ils peuvent se permettre de s’en foutre. La grève pourrait avoir plus de sens à un niveau européen avec tous les collectifs qui se mobilisent comme nous.

Dans une carte blanche parue dans la Libre Belgique le 25 janvier, le patron de Deliveroo, Mathieu de Lophem, dénonce être « victime d’un petit groupe d’agitateurs» et il affirme offrir aux livreur·euse·s le « travail souple et bien rémunéré qu’ils demandent ». Vous sentiez-vous légitimes en tant que collectif pour représenter les livreurs?

– Daniele: Deliveroo présente les coursiers comme une main-d’œuvre non qualifiée. Alors que c’est un travail qui a plusieurs niveaux. Livrer, c’est élémentaire OK, mais il y a aussi la façon de le faire. Il faut organiser ses shifts. Il faut savoir comment être rentable pour toi et la boîte, comment s’épargner et comment négocier les droits auxquels tu as droit… ce n’est pas évident. Les jeunes de 20 ans qui débarquent et qui rencontrent les managers de la start-up super cool, ils ont du respect et croient la direction à la lettre. C’est du brainwashing.

– Douglas: Pour Mathieu de Lophem, il y a 3000 livreurs Deliveroo et le collectif n’en représente que 250. Les chiffres de la direction ne nous semblent pas crédibles. Pour eux, si tu fais une course ou si tu es simplement inscrit à la plateforme, il te compte comme livreur. On en connaît combien qui se sont inscrits juste pour avoir la veste et la batterie de smartphone externe qu’ils te fournissent ?  Plein.

– Vincent: Le collectif, en terme de commande, est ultra représentatif. Un coursier qui travaille pendant 2 ans 40 h/semaine est plus légitime qu’une personne qui fait une course pour gratter la batterie.

Lors des rassemblements organisés par le collectif bruxellois, des coursier·e·s hollandai·se·e, italien·ne·s, français·e·s ont fait le déplacement pour venir les soutenir. Un membre parisien du CLAP leur suggère alors d’occuper le siège de Deliveroo. Le 24 janvier au soir, elles et ils sont une quinzaine à rentrer dans les bureaux de l’entreprise à Ixelles.

– Vincent: En réunion, on passait en revue les moyens d’action qui nous restaient à disposition. L’occupation a été proposée. Je n’étais pas convaincu. Je pensais que ça allait durer 30 minutes et qu’on allait avoir l’air ridicule. Finalement la majorité du collectif était partante. On a été sur place et on est resté 48 heures.  On a eu les menaces habituelles : huissiers, polices. Mais rien. Ils ont fait profil bas. Peut-être qu’ils ne voulaient pas qu’on enquête sur leur lieu de travail…On aurait pu rester là-bas jusqu’à aujourd’hui.

– Douglas: Seul un gars du marketing est resté pendant l’occupation. Pendant qu’on débattait tranquillement avec lui, le gars a sorti un communiqué de presse pour dire qu’on était intimidant avec le personnel. Ils ont ensuite viré les syndicalistes présents et là c’est devenu un peu plus tendu.

– Vincent: Ils voulaient nous provoquer à la faute, nous faire passer pour des agitateurs violents. On a gardé notre sang-froid malgré la fatigue et la pression.

– Daniele: On a décidé qu’on partirait des locaux seulement si on obtenait un rendez-vous avec la direction de Deliveroo et Charles Michel. Les syndicats ont traduit notre proposition et on a eu la promesse d’une rencontre de conciliation avec le cabinet du ministre du Travail Kris Peeters. On s’est fait balader, la conciliation n’a finalement servi à rien. Et puis, on a vu dans les journaux qu’on n’était même pas reconnu comme étant présent à la négociation. Les journalistes ne parlaient que des syndicats pas du collectif. On s’est senti effacés du combat.

Début février, la Région bruxelloise à travers son ministre de l’économie, D. Gosuin, dénonce le comportement de Deliveroo et du gouvernement fédéral. Le ministre bruxellois met alors sur la table plus de 600 000 € via des appels à projets pour « booster des plateformes coopératives qui font primer la finalité sociale  sur la financière ».

– Daniele: On a eu une rencontre avec Didier Gosuin. En gros, il nous a dit que la situation n’allait pas s’améliorer avec Deliveroo. Il est impossible pour nous actuellement de travailler dignement comme livreur. Il y a 600 personnes super compétentes qui n’ont pas envie de s’auto-exploiter en tant qu’indépendant. On va répondre à l’appel à projets de la région bruxelloise. Il est urgent de proposer une alternative locale et éthique, de faire marcher l’intelligence collective. On veut mettre en place un fonctionnement le plus horizontal possible, écrire une charte des livreurs.

– Douglas: L’idéal coopératif se répand partout en Europe dans les collectifs de coursiers. D’ailleurs, les Français ont déjà développé une application open-source, CoopCycle qui est directement utilisable par les coopératives de livreurs à vélo.

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