Rencontre avec Le Poisson sans bicyclette, un café féministe à Schaerbeek

À quel besoin correspondait votre projet de lieu ?

– Charlotte : On était impliquées un peu dans les milieux féministes bruxellois et on avait envie de se réapproprier un espace symboliquement assez masculin qui est le café. Il est souvent tenu par des hommes et il y a pas mal d’enjeux dans les rapports de genre. On voulait aussi un lieu qui soit moins formel que celui des organisations féministes déjà existant. Un lieu qui permet de se rencontrer, de se croiser, de débattre sur des sujets, mais aussi qui permet de visibiliser les enjeux féministes de manière moins formelle. On développe toute une série d’activités comme des conférences, des apéros féministes, mais aussi des trucs plus légers comme la diffusion de compétitions sportives féminines. L’idée derrière c’est à chaque fois de questionner une norme et de promouvoir aussi les femmes et les personnes queer dans des espaces où elles sont souvent minoritaires, où il y a du sexisme comme dans le milieu culturel ou sportif. L’idée de montrer des compétitions sportives féminines c’est, sans avoir de grands débats, de se dire : On ne voit pas souvent ça ? Comment ça se fait ? Questionner la norme ça se fait aussi sur les produits proposés dans le café, on vendà des tarifs accessibles, souvent à prix libre ou bien variable. On essaye aussi d’avoir unmaximum de fournisseurs féminins.

 – Amandine : Il y a plusieurs types de féminisme et on cherchait un féminisme plus inclusif qui ne soit pas celui blanc mainstream bourgeois même si on reconnaît que tous les combats sont importants. On s’est rendues compte qu’il y a un enjeu d’intersectionnalité qui n’est pas toujours présent dans les structures féministes. On a voulu croiser les différents systèmes de dominations : sexisme, racisme, capitalisme et toutes les autres oppressions. Le Poisson sans Bicyclette, c’est un lieu qui veut aussi porter ces valeurs-là.

Comment fonctionnez-vous pour faire tourner le lieu ?

– Amandine : Au niveau de la façon dont on s’organise, cela nous semblait cohérent et logique d’avoir un modèle horizontal en autogestion. Ce n’est pas toujours évident. On a parfois une idée de ce que cela doit être, mais on n’a pas toujours les outils pour la mettre en place. On est accompagnées par un collectif qui s’appelle Collectiv-a. Il nous permet de réfléchir aux rapports de pouvoir qui peuvent être recréés au sein du groupe et il nous donne des outils d’intelligence collective et de gouvernance participative.

– Charlotte : C’est super intéressant et c’est vraiment une expérimentation. On n’a pas l’habitude de ce type de fonctionnement quand on est habituées à être dans des modèles verticaux depuis tout petit. On se rend compte qu’il faut sans cesse se requestionner, c’est très dynamique. Il faut questionner les espaces de prise de décisions, les lieux de concentration de pouvoir. On ne veut pas seulement promouvoir un modèle alternatif, mais aussi l’appliquer nous-mêmes en tant que groupe.

C’est un projet qui est prenant, comment abordez-vous la question du bénévolat ?

– Amandine : On s’est rendues compte que dans notre groupe on était plusieurs à être dans des situations de précarité. Il y a des mamans solos qui vivent des difficultés spécifiques et certaines questions se posent. Avoir des activités en soirée, cela veut dire pouvoir se libérer, faire appel à une baby-sitter. On se rend compte que c’est important d’y réfléchir. Ce n’est pas évident de fonctionner en autogestion et dans un projet qui n’a pas pour but de faire de profit.

– Charlotte : à part si tu es rentière, donner beaucoup de temps dans un projet militant c’est vraiment compliqué. C’est un peu un privilège et on s’en rend compte parce qu’au niveau de nos militantes on est toujours sur un fil et au moindre truc, ça ne va plus. Dans les dynamiques de groupe, des personnes peuvent beaucoup s’impliquer et puis d’un coup il y a le chômage qui te tombe dessus et tu es obligée d’accepter un job. Ça crée beaucoup de frustration. Ce n’est pas qu’on n’a plus envie, mais à un moment la réalité fait que tu n’as pas le temps, pas l’espace mental ou la santé. C’est pour ça qu’il y a aussi un enjeu économique dans notre projet. On aimerait bien à un moment donné pouvoir se payer des baby-sitters, se payer des salaires en tournante. Il y a un enjeu financier qui est là et qui est difficile à articuler avec un modèle anticapitaliste.

– Amandine : On aimerait n’avoir pas besoin de salaire, se concentrer sur notre projet, mais après on doit payer nos loyers, notre bouffe. On est rattrapées par les logiques du système qui fragilisent notre fonctionnement. On a toutes une réflexion sur comment pérenniser le lieu et malgré tout, malgré le fait que nous sommes en gouvernance partagée, il y a des piliers. C’est aussi un enjeu de pouvoir. Il faut savoir ne pas prendre toute la place parce qu’on a plus de temps à se consacrer au lieu.

Comment construisez-vous alors la solidarité entre-vous ?

– Charlotte : On doit trouver un équilibre par rapport au financier sans pénaliser le public. Un moment, on a vendu des trucs à perte et ce n’est pas possible. Et puis il y a aussi la solidarité avec d’autres. On est conscientes qu’en tant que collectif mixte, à tous les niveaux, on a potentiellement plus facile à obtenir des subsides que d’autres collectifs, par exemple les afroféministes ou des collectifs qui peuvent être considérés comme communautaires ou bien qui pour des raisons politiques refusent des demandes des subsides. Quand on fait des ateliers sur les privilèges blancs, la personne qui est venue donner ces ateliers a été défrayée. Les artistes ont souvent des contrats pourris et on leur demande tout le temps de faire des trucs gratos. C’est dur pour nous de les faire venir gratuitement. On est conscientes de ça, mais en même temps on n’a pas toujours les moyens. On vient d’obtenir un petit subside et il va aller pour ça, pour défrayer un minimum les artistes, les conférencières.

Amandine : On voit qu’au niveau institutionnel, il y a un durcissement et on le vit. On est plusieurs à avoir eu des problèmes avec notre statut de chômeuses parce qu’on milite au collectif. L’ONEM n’aime pas trop le statut de bénévole et on a vu nos allocations menacées, il juge que ça ne va pas d’être impliquées dans une structure, pas impliquées à 100 % dans la recherche d’emploi. On sent qu’on est dans un cadre qui est violent. On a comme principe de base que les personnes qui vivent des situations de précarité ou d’oppressions spécifiques sont les expertes de ce qu’elles vivent et du coup c’est important que leurs paroles soient centrales dans les enjeux qui les concernent. C’est une vigilance qu’on a à chaque fois qu’on aborde une thématique. La façon dont on s’organise en interne questionne les situations individuelles et il y a un aller-retour de réflexions. On est plusieurs à qui l’idée même du salariat, de la dépendance hiérarchique à un patron ne donne plus envie. On n’a pas envie de se retrouver là-dedans, mais en même temps on sait qu’on va devoir retourner dans ce jeu-là pour trouver un boulot. Le fait d’être en autogestion, d’aborder des sujets et de prendre conscience de trucs qu’on ne voyait pas avant, on peut dans un sens dire que cela nous précarise. On n’a plus envie de faire certaines choses et on rentre dans des stratégies de survie.

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