Catastrophe de l’escaut : comment noyer le poisson ?

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur email
Partager sur print
Illustration par AlexMayoGraphikPage

Il y a environ un mois, le 9 avril 2020, la digue d’un bassin de décantation d’une sucrerie située dans le Nord de la France, cède, entraînant une pollution digne d’une marée noire. Sur plus de 90km, la pollution est tangible dans le fleuve. Sur 36 km, l’Escaut est mort. La Flandre semble avoir mieux géré la crise écologique car prévenue à temps, la Wallonie n’a pas eu cette chance. Beaucoup de questions se posent : comment est ce possible? qui sont les responsables, les acteurs et actrices de cette catastrophe? comment permettre à la biodiversité de retrouver sa place?, etc.

En tant que collectifs locaux, on a eu envie de creuser ces questions, voici notre contribution:

La nuit du 9 avril, la digue d’un bassin de décantation de la sucrerie Tereos, à Escaudoeuvres, cède et déverse en quelques heures plus de 100.000m3 de boue de lavage des betteraves, ce qui correspond à 14.000 conteneurs d’eaux polluées. Ces boues sont toxiques : en se décomposant, elles pompent toute l’oxygène présente dans l’eau. Les ouvriers de l’usine alertent les autorités françaises. Dès le lendemain, la voix du nord, journal local français, rendra compte dans son édition du jour de la pollution dans les jardins avoisinant.

En Belgique, c’est le 20 avril, par un riverain des berges du fleuve, qu’on apprend qu’une pollution a touché l’Escaut. En se déversant, ces eaux sans oxygène détruisent toute la biodiversité présente : poissons, crustacés, insectes, biodiversité végétale, etc. Rapidement, les journaux et les autorités locales dénoncent l’entreprise Tereos et le manque d’information de la part des institutions françaises.

Aujourd’hui, en Wallonie*, c’est entre 50 à 70 Tonnes de poissons qui sont morts, selon le Service Public de Wallonie et seulement 1% des poissons qui ont pu être sauvé. Les professionnels peinent à s’accorder sur l’ampleur de la pollution : elle est telle qu’il faudrait près de 2 à 3 ans pour espérer une situation revenue “à la normal” selon le porte parole de la SPW et 10 ans selon le coordinateur du contrat Lys Escaut. La partie wallonne de l’Escaut est donc entièrement morte et les seuls poissons restant sont ceux se décomposant au fond ou flottant à la surface. Dans les journaux locaux, on apprendra ensuite que la catastrophe serait équivalente à la marrée noire de l’Erika en 1999. Erika à la fin des années 90, tout le monde en parlera, la catastrophe de l’Escaut en 2020, elle, restera un éternel fait divers .(*la Flandre s’en sort mieux : prévenue à temps par la Wallonie, des systèmes d’aération de l’eau ont rapidement été mis en place.)

Au niveau politique, rien de neuf, et tout cela ressemble à une mauvaise blague “c’est l’histoire d’un belge et d’un français, …” .

Côté Belgique, Paul-Olivier Delannois, bourgmestre de Tournai, écrit un mail enflammé à Emmanuel Macron, espérant une réponse qui risque de ne jamais arriver et qui, de toutes façon, ne changera rien à la situation. Un pétard mouillé. Céline Tellier, ministre de l’environnement et Caroline Mitri, échevine de Tournai en charge de l’environnement, se sont quant à elles rendues sur les berges de l’Escaut afin de soutenir les agents de terrain récupérant le peu de poissons vivants qu’il reste et voyant s’amonceler la quantité cauchemardesque de ceux n’ayant pas survécu. La ministre a alors constaté l’ampleur des dégâts et s’est empressée d’affirmer sa volonté de ne pas laisser cet acte impuni. Mais quelle sera la sentence? Une enquête judiciaire franco-belge tirant en longueur et ne menant à rien? Une amende, de maximum 1 million d’euros, dérisoire par rapport au chiffre d’affaire mirobolant de l’entreprise? mieux que rien sans doute, mais peut-on chiffrer le vivant, peut on quantifier un écocide?

Côté France : La préfecture du Nord a rédigé un communiqué, expliquant qu’elle n’avait pas jugé opportun de prévenir les autorités belges. Une procédure judiciaire a été ouverte à l’encontre de Tereos, comme d’autres précédemment. Rien de nouveau sous le soleil.

Côté collaboration transfrontalière entre les deux autorités : néant, nada, walou, rien. La commission internationale de l’escaut, une instance refondue en 2002 et ayant pour objectif la préservation du bassin de l’Escaut, a brillé par son inutilité. Un exemple, s’il en fallait encore, que les instances politicardes ne servent que les intérêts de celles et ceux qui y siègent. Dans une interview au journal local au début du mois de mai, Saskia Briquemont, députée européenne s’interrogeait sur le fait que la commission n’aie pas été réunie, même virtuellement, en urgence. Près d’un mois après la catastrophe, nos interrogations sont partagées.

Du côté de la multinationale française Tereos, on ne sait plus sur quel pied danser.

Après avoir avoué être à l’origine de la pollution, l’entreprise s’est rétractée dans une communiqué, ajoutant qu’il était encore trop tôt pour établir un lien de causalité entre l’incident du 9 avril et la catastrophe qui a touché la biodiversité de l’Escaut. Elle avance également que, sur le site d’Escaudoeuvre, la situation est revenue à la normale le 13 avril et qu’ils ont installé cinq aérateurs pour réoxygéner l’eau…et tant pis pour la Wallonie.

La société aux 5 milliard de chiffre d’affaire n’en est pourtant pas à sa première bavure. Ils ont déjà relevé 2 fuites sur leurs bassins de décantation ces deux derniers mois et, en août 2018, c’est une autre usine Tereos qui avait pollué les eaux de l’Oise, dans l’Aisne et avait tué des milliers de poissons. L’enquête alors ouverte est toujours en cours, deux ans plus tard. On apprendra plus récemment que le plan de rénovation des bassins sera accéléré et renforcé. Peut-on dès lors espérer que cela ne se reproduira plus? Ou alors le problème se trouve-t-il ailleurs?

En creusant un peu sur la multinationale, on découvre que “chez Tereos, le développement durable n’est donc pas une option mais un engagement fondamental et un levier de croissance. (…) En tant qu’acteur majeur industriel, réduire notre impact environnemental et valoriser nos matières premières font partie de nos principales responsabilités.”. Presque une bande de hippies en col blanc? Non, pas vraiment, plutôt une entreprise qui ne rémunère pas correctement les producteurs, qui met la pression sur ses travailleurs, qui invitent les agriculteurs à toujours plus de rendement, afin d’augmenter ses parts de marchés, de s’agrandir et de peser dans le jeu des échanges mondialisés, tout en détruisant les écosystèmes à travers le monde, comme au Brésil, où l’entreprise pratique la technique du brûlis et la monoculture de canne à sucre.

Alors que faire? On pourrait imaginer plusieurs solution pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise encore et encore. Exiger la rénovation des bassins, améliorer la procédure d’alerte en cas de catastrophe. Mais il nous semble important d’aller plus loin :

Tout d’abord, oui, il est primordial qu’une coordination d’urgence soit établie, pour que les frontières, dont les fleuves et les rivières, les poissons et les insectes, se foutent éperdument, ne soient plus une raison de non communication. Les instances politiciennes ne peuvent continuer de faire barrage et un plan de gestion d’urgence des catastrophes écologiques transfrontaliers doit être créé et opérationnalisé.

Ensuite, seulement deux petites semaines ont suffit à détruire des années de travail de préservation de la biodiversité. La Direction des Voies Hydrauliques, en charge de la gestion des aménagements du fleuve en Wallonie, doit permettre la régénération de la biodiversité en favorisant la rénovation et la mise en place d’infrastructure allant dans ce sens. Très pragmatiquement, il s’agira de ne plus penser uniquement à toujours plus de bateaux mais plutôt à permettre la cohabitation de ceux-ci avec la faune et la flore, en favorisant la reconnexion des bras mort, le lagunage ou encore la libération des lits fluviaux. Il s’agit aussi de prendre en compte, de façon concertée et holistique, les répercussions de cette catastrophe et ne pas l’empirer en poursuivant des travaux d’aménagement, comme la fauche des berges, comme nous avons déjà pu le dénoncer. Des solutions existent et les experts de terrain les connaissent, il n’y d’autre solution que de les écouter et de leur donner les moyens nécessaire au retour de la vie dans l’Escaut, ces moyens se matérialisent par du temps et de l’argent.

Enfin, il apparaît important de ne pas regarder le bout de notre nez, mais la globalité de la situation : Le problème n’est pas seulement qu’un bassin se soit fissuré et que personne n’ait jugé bon de prévenir. Le problème, c’est que les autorités politiques et les multinationales, qui font tourner l’économie mondiale tout en nous menant droit dans le mur, n’en ont pas grand chose à faire de leur impact. Sur nous, sur le monde sauvage, l’humain, les animaux, les végétaux, tout ça leur importe peu. Par contre, l’argent, le profit, les parts de marché dans l’économie mondialisée, ça, ça intéresse.Aujourd’hui, il est important de créer un monde où les entreprises comme Tereos ne sont pas les toutes puissantes, un monde où le vivant est placé aux centres des intérêts mondiaux.Il est urgent de nous tourner vers une agriculture locale, respectueuse de l’environnement, redonner aux producteurs le pouvoir de gérer eux-même leur production sans avoir à passer par des multinationales déshumanisées. Il est urgent que les matières premières agricoles ne puissent plus être des valeurs de spéculations sur les marchés boursiers. Ce n’est qu’en mettant fin à ce système laissant la liberté aux “puissants” pour se faire toujours plus d’argent qu’on pourra imaginer un monde où de telles catastrophes ne se produisent plus.

Rédaction à 6 mains par le collectif Tournai se bouge pour le climat et le Collectif Espace Public, illustration par AlexMayoGraphikPage

SOURCES :

Lire plus

Sur le même sujet

Dans la ville solidaire qui s’auto-organise

Nous sommes le jeudi 30 avril 2020. Pour la première fois depuis longtemps, nous n’irons pas manifester demain pour le traditionnel défilé du 1er Mai. Cela fait maintenant sept semaines que nous sommes confiné·es chez nous, sept semaines que nous n’avons pas revu nos proches et nos amis. Les rues du centre de Liège sont vides et silencieuses. On ne peut s’empêcher de se demander si, avant le confinement, ce centre-ville n’était pas déjà un peu vide, d’une autre manière. Comme si cette situation exceptionnelle n’était finalement que le prolongement d’une dépossession plus ancienne, que chaque crise exacerbe. Une fois les rues vidées des touristes et privées du bruit du shopping, les logiques et les contradictions de notre société se dévoilent pour ce qu’elles sont. Les flux marchands et de capitaux devaient à eux seuls, et exclusivement à travers le contrôle de son espace, nourrir la ville. Mais en quoi ces flux sont-ils aujourd’hui utiles pour prendre soin de ses habitant·es ? Avec une partie de l’équipe de l’Organise-toi, nous nous sommes promenés aux quatre coins de cette ville, à la rencontre de ceux et celles qui ont décidé que le monde d’après, c’est maintenant qu’il commençait. Et si nous avons pu observer quelque chose durant cette balade, c’est que la ville n’était pas aussi vide et silencieuse que ça, qu’elle était remplie de toutes ces solidarités, de ces liens et de ces échanges qui s’activent de manière autonome, bon gré mal gré les autorités.

Les centres commerciaux, concept-stores de la précarité.

Le 19 octobre 2016, Yvan Mayeur, alors bourgmestre de Bruxelles, inaugure un nouveau centre commercial innovateur, le Shopping District Docks Bruxsel. Il se félicite de la « saine émulation » que va créer ce projet. On ne comprend pas trop alors de quelle émulation il parle. Ce n’est que plus tard, après avoir rencontré des permanent·e·s syndicaux du secteur que l’on comprendra que l’émulation en question à avoir avec l’organisation d’une concurrence entre centres commerciaux qui pousse à toujours plus de flexibilité et de précarité pour les travailleur·euse·s.