Docks Bruxsel, de l’utopie socialiste au mirage néo-libéral.

Fin décembre, on se décide à aller voir les Docks, ils se situent sur une ancienne friche, le long du canal. En arrivant dans la cour du centre commercial, on est un peu surpris. Des noms accompagnent nos pas sur le sol. Sur une poutre de métal incrustée entre les pavés, on retrouve gravés les patronymes de Charles Fourier et Robert Owen.

Ce sont des socialistes utopiques qui au 19eme siècle ont fortement critiqué la société industrielle et capitaliste qui se développait. Et ils ont surtout imaginé et réalisé des communautés idéales, d’inspiration communiste ou libertaire. Pourquoi donc rend-on hommage à ces penseurs dans ce temple de la consommation ? C’est que l’histoire du site industriel sur lequel sont bâtis les Docks n’est pas tout à fait comme les autres friches qui le bordent.
Jusqu’en 1968, on y fabriquait les fameux poêles Godin du nom de l’industriel qui les inventa. Jean-Baptiste André Godin est lui aussi un innovateur. Il démocratise la cuisinière et le chauffage au poêle par l’utilisation de la fonte. Issu du monde ouvrier, il fait fortune mais reste attaché à son milieu populaire. Il dénonce l’injustice, les bas salaires et les longues journées de travail. Il est particulièrement marqué par la question du logement et se promet de résoudre ces problèmes avec les moyens que lui permettrait le développement de son industrie.

En 1846, Godin se rallie aux idées de Fourier et finance les projets des utopistes qui veulent s’installer au Texas pour y développer une colonie égalitaire. Contrairement à la figure du chef d’industrie paternaliste, Godin veut répartir de manière équitable les bénéfices de l’entreprise aux ouvriers. Son projet comprend la transmission du capital aux ouvriers ainsi qu’un système de protection sociale basée sur la solidarité et la mutualité.
Sa plus grande réalisation se trouve à Guise dans le nord de la France. Les ouvriers construisent autour de l’usine un familistère. Pensé par Fourier, le familistère est un bâtiment monumental où s’organise la vie communautaire autour d’une cour centrale. Godin fait également construire un familistère à Bruxelles à côté de son usine. Les ouvriers et leurs familles peuvent désormais loger dans un habitat salubre, éclairé et avec l’eau chaude. Il met en place un système de crèche, d’école gratuite et de caisse de mutuelle pour faire face aux intempéries de la vie. Le système inventé par Godin n’est pas parfait, loin de là. Son système de répartition des bénéfices qu’il veut faire reposer en partie sur le talent se bute, selon ses propres dires, sur « l’instinct profondément égalitaire du prolétariat ». Lors des votes organisés pour définir la répartition, « les ouvriers ont tendance à s’entendre pour voter pour les moins payés de façon à réduire les inégalités de salaires ».

Un demi-siècle plus tard, sur les ruines de l’expérience Godin, le Shopping District des Docks fait lui aussi figure de modèle utopique, mais ici le nouveau projet ce n’est pas l’émancipation de la classe ouvrière. On se balade un peu dans un Docks semi-désert, tout est propre et tout le monde est souriant. Surveillé par les caméras et les vigiles, on se sent en sécurité. La vitrine est impeccable. Nulle trace de l’exploitation à la source de la marchandise, nulle trace de la souffrance et des difficultés du personnel.

Comprendre ce qui se passe avec les Docks c’est comprendre un peu plus l’impasse dans lequel nous pousse ce modèle économique. Un modèle entièrement tourné vers une politique de l’offre qui vise à faire réduire le coût des marchandises et à les rendre disponibles à n’importe quel moment.

Pour les travailleur·euse·s menacé·e·s par l’automatisation et la robotisation, cela se traduit par toujours plus de flexibilité, de pression, de concurrence, de travail le dimanche, de bas salaire…Qui se baladera encore dans ces immenses galeries quand la précarité sera devenue la norme ? Qui viendra y consommer quand les robots seront omniprésent ? Que deviendront ces projets innovateurs dans quelques années ? On en a bien une petite idée.

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