Justice et vérité, Interview avec Martin Vander Elst du Comité Mawda.

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De nombreux comités de soutien aux familles de victimes de violences policières s’appellent « Justice et Vérité », c’est également le cas avec le comité Mawda dont tu fais partie. Pourquoi ce concept de vérité est-il si important ?

— Martin V. : Dans les combats portés par les familles, la notion de « vérité » est fondamentale. Il s’agit de rétablir leurs vérités, à partir de ce qu’ils savent de leurs proches assassinés par la police, de défendre leur dignité. Dans toutes les affaires de violences policières, la police diffame d’emblée les victimes, elle souille leur réputation en déclarant qu’il s’agit de drogués , de délinquants, des personnes agitées (le fameux Syndrome de Délire Agité qui permet à la police de se blanchir) ; elle met en récit, dans une grammaire profondément raciste, leurs « mauvais comportement », etc.

Le combat judiciaire est d’abord un combat de réparation pour la vérité face à un discours raciste et humiliant pour les familles.

Lorsqu’on s’engage avec les familles de victimes des violences policières, on met le pied dans une lutte qui est très longue et où on est d’emblée pris au piège des fictions policières, il vaut mieux le savoir. On n’arrive difficilement à nommer la violence exercée par la police car ce qui va faire office de premiers éléments d’instruction ce sont toujours les PVs de police qui sont des falsifications en temps réel. Ces fictions policières racontent elles-mêmes une version des faits dont les victimes sont absentes. Même nous, on doit faire des efforts constants pour arriver à renommer les choses, à faire sentir la violence exercée par la police, à ne pas l’oublier.

C’est qui est proprement infernal, ce sont les mensonges les uns après les autres, en cascade jusqu’à perdre tout lien avec les faits tels qu’ils ont eu lieu. Si la notion de vérité est si importante, c’est que la police ne tient absolument pas compte de cette notion, c’est une notion qui se situe en dehors de son rapport au monde et aux institutions. Il faut, dès lors, être en enquête permanente, avoir des relations très proches avec les familles des victimes pour sentir une autre réalité, c’est-à-dire une perception des événements qui ne soit pas policière, qui ne soit pas blanchie.

Peux-tu nous détailler ces constructions de mensonges pour l’affaire Mawda ?

— Martin V. : Le premier mensonge concerne la version des faits racontée à l’ambulancier qui arrive sur le parking, soit quelques minutes à peine après le meurtre : les policiers racontent que Mawda est tombée de la camionnette, qu’on l’a jetée par-dessus bord. Pour comprendre comment fonctionne ce type de fictions, il faut se référer au contexte de la traque des migrants, celui des opérations Médusa : dispositif de pouvoir qui nourrit aussi une façon de penser construite sur la stigmatisation des migrants, sur les métaphores de l’envahissement, de la montée des eaux, du remplacement ; il faut pouvoir restituer ce contexte sémantique où on n’arrête pas de nous dire qu’il y a des personnes prêtes à tout pour traverser les frontières, avec tous les fantasmes qui vont avec la fermeture de la « Jungle » de Calais. Des personnes meurent en traversant les Alpes, elles meurent dans des containers frigos en passant vers l’Angleterre, elles meurent dans la Méditerranée comme dans la mer du Nord.

On est dans cet imaginaire-là qui fait que des journalistes et le parquet vont vouloir croire le mensonge policier que Mawda a été jetée de la camionnette. Même si a posteriori ça paraît complètement ahurissant, il faut prendre en compte que cela a été dit et acté, pas seulement pas l’avocat du policier mais bien par le parquet. C’est de la fiction, mais elle fonctionne et cette première version de l’histoire va rester, elle a encore des effets sur la répartition actuelle des responsabilités. Elle sera reprise par Bart De Wever et l’extrême droite pour rendre les parents responsables et présenter en revers ces gens-là comme des « bons parents », soi-disant soucieux de la santé de leurs enfants, on sait ce qu’il en est. Durant le procès qui va avoir lieu fin novembre à Mons, la police va se défendre en racontant que sur le moment même, ce n’était pas très clair, qu’il y avait de la confusion sur le parking, pour tenter de se disculper et cacher la coalition de fonctionnaires qui se met en place dès ce moment.

Mais ce que l’on sait, c’est que sur le parking, le coéquipier du policier qui a tiré sur Mawda va appeler un supérieur pour lui dire qu’il y a eu un coup de feu. D’autres policiers ont, quant à eux, également déclaré avoir entendu une détonation. À ce moment-là, la hiérarchie est censée contacter le Comité P pour ouvrir une enquête sur un incident de tir. Elle ne le fait pas.

Il y a ensuite un second mensonge. D’après le témoignage des policiers entendus par le Comité P, le médecin urgentiste qui a pris en charge Mawda, aurait déclaré qu’elle n’était pas morte par balle. Cet élément va être également repris par le Parquet de Mons dès le lendemain. Malgré le fait que le parquet de Mons a dû ensuite revenir sur cette première affirmation mensongère et reconnaître que Mawda était bien morte du tir du policier qui l’a tué, la juge d’instruction, à aucun moment, ne va demander à entendre le médecin urgentiste. C’est pourtant un témoin important qui pourrait contredire la version concertée des policiers.

L’avocate de la famille et le Comité vont devoir se battre pour demander un devoir d’enquête complémentaire afin que l’urgentiste puisse être auditionné par le Comité P. Ce médecin va alors donner sa version, et déclarer qu’il n’a jamais écarté l’hypothèse d’une mort par balle. La police, lors du procès, va certainement tenter de réinterpréter les faits en disant que l’information est mal passée.

Une fois que tout cela ne fonctionne plus, au fur et à mesure que la stratégie judiciaire de l’avocate de la famille défait ces mensonges, il reste cependant de la fiction. La camionnette est toujours considérée comme une « arme par destination ». Or, tous les policiers savent que l’on ne tire pas sur des cibles en mouvement. Mais « arme par destination », maintenant, ça fonctionne. La camionnette, dans l’imaginaire islamophobe, c’est les attentats de Nice. On inverse le langage et la charge de responsabilité et c’est possible à cause du racisme. Sinon la réalité est plus forte, ce n’est pas possible de faire croire ça sans le racisme endémique.

Peut-on parler, ici dans le cas de l’affaire Mawda, de mensonges d’état et d’assassinat ?

— Martin V. : Dans l’affaire Mawda comme dans l’affaire Chovanec, on voit très bien comment le mensonge policier devient un mensonge d’Etat. Aucun parlementaire ne demande l’auditions des juges d’instructions ou du parquet, le parquet fait des communications qui visent à blanchir la police, on laisse faire les coalitions de fonctionnaire, etc Il n’y aurait pas eu de devoir d’instructions complémentaires sans le travail acharné des avocats.

Dans l’affaire Chovanec, non seulement la police n’a pas fait de procédure disciplinaire en interne, mais le parquet, ce qui est plus grave, n’a pas instruit les différents mensonges policiers, ni les policiers d’ailleurs pour cet assassinat. C’est pourtant un assassinat en réunion avec le caractère aggravant de l’incitation à la haine raciste : le salut nazi, les rires, la déclaration de l’urgentiste: « ça ne sera pas une grande perte ». Mais aucun policier n’a été inculpé pour ça, ni par la juge d’instruction, ni par le parquet de Mons. Dans l’affaire Mawda, c’est pareil. Le parquet voit que la première version des policiers est un mensonge, mais il ne là confronte jamais; pire le procureur général, Ignacio de la Serna, s’épanche longuement sur les états d’âme du policier. Il n’y a pas non plus de poursuites alors que ce sont des crimes importants : « entrave à la justice », « coalition de fonctionnaires », « mensonges en réunion », « corruption de témoins », etc.

La police peut mentir, raconter n’importe quoi et changer de version quand elle veut, la justice laisse faire. Au pire, comme le montre l’affaire Mawda, seule la personne qui a tiré, le fusible qu’on essaye de protéger, sera inculpée d’« homicide involontaire ».

Avec le Comité Mawda on est confronté systématiquement à des gens qui nous disent : « Non ce n’est pas un assassinat ». En réalité, ils ont peur d’être accusé de diffamation. Ils préfère alors utiliser la catégorie policière d’« homicide involontaire ».

Personne n’ose encore le dire – or on l’a dit une fois pour Sémira Adamu, et on a dû également le dire pour Lumumba, Mopol et Okito après une commission d’enquête parlementaire : « Oui en Belgique la police assassine », « Oui l’Etat belge assassine ».

Maintenir qu’il s’agit d’un assassinat, c’est se donner la capacité de penser en dehors des catégories forgées pour blanchir la police.

A travers l’usage de ce terme on fait de la politique, mais aussi de la jurisprudence. C’est parce que l’on pousse cette catégorie de l’assassinat, que l’on écrit des cartes-blanches, que des juristes en viennent à nous dire qu’il y a une autre catégorie, le meurtre par dol éventuel — c’est le fait de tirer et d’avoir conscience du risque que tu pourrais tuer même si tu ne l’a pas voulu.

Si jamais on gagnait ce procès et que l’on arrivait à faire en sorte que le policier soit condamné pour « meurtre par dol éventuel », et non plus pour « homicide involontaire », cela veut dire que l’on aura forcé une jurisprudence Mawda. Et que l’on va pouvoir l’utiliser dans d’autres cas. La réparation est aussi un concept jurisprudentiel.

Rares sont les groupes qui s’organisent pour avoir le temps d’être avec les familles à toutes les étapes de la procédure. Or pour transformer les jurisprudences, il faut prendre ce temps-là et tu ne peux le prendre que si tu sais que la police peut assassiner. Et donc tu en tires toutes les conséquences. En tant que comité Mawda, on est né sur cette base. On s’est retrouvé dans des manifs où la seule revendication c’était la démission de Théo Franken. Toute la gauche radicale demandait sa démission, mais le problème c’est qu’il démissionne ou pas (d’ailleurs il a fini par démissionner sur le Pacte Mondial sur les Migrations), la famille, sans soutiens, ne pourra pas se porter partie civile car elle ne sera pas en mesure d’être régularisée et on ne pourra pas faire condamner les opérations Médusa et agir concrètement sur ce qu’il se passe.

Il faut aller plus loin que des grandes revendications générales qui n’engagent à rien et avoir des revendications opératoires et pour cela il faut enquêter et accompagner les familles. 

Pour nous, les questions de régularisation de la famille et du procès des opérations Médusa ont toujours été liées. Ce n’est pas pour rien que Charles Michel a tenté de faire extrader la famille vers l’Angleterre. Pour agir sur ce temps long, il faut être dans une position de proximité avec les familles où tu crois ce que l’on te raconte. On ne peut pas être toujours dans la suspicion pour se protéger, pour avoir les mains propres en cas de diffamation. Il faut vouloir croire les familles.

En quoi ces mensonges sont-ils spécifiquement racistes, on pourrait penser que c’est simplement du corporatisme ?

— Martin V. : Qu’est-ce qui fait que l’on croit la police ? Ce sont quels discours ? Dans l’affaire Mawda, la dimension raciale est d’emblée présente dans la façon dont on parle des migrants comme des gens qui n’ont ni foi ni loi, prêts à tout et n’importe quoi, y compris à jeter leurs propres enfants sur la police. Il y a fiction policière et raciste parce que d’emblée on sait que l’on peut dire un certain nombre de choses et que le parquet va le croire, et qu’une partie de la population va le croire, que les médias vont le relayer sans distance critique, c’est ainsi que se fabrique l’impunité policière, sur le dos du racisme. Ils sont dans un système où l’impunité et le racisme sont tellement forts qu’ils savent que cela passe. Le racisme, c’est ici la capacité à stigmatiser à un tel point le comportement de la victime que personne ne se pose de questions. On va dire que la victime est un « violeur », un « drogué », un jeune des quartiers qui avait quelque chose à se reprocher.

Si personne ne se pose de questions, c’est parce que le racisme intervient pour faire tenir ces mensonges. Le racisme d’État ce n’est pas simplement la police qui ment pour se disculper, c’est toute la structure qui fait que ce mensonge est accepté, qu’il fonctionne. Le racisme sert également à innocenter la police, à la blanchir. Il n’y a pas de dispositif de racialisation qui ne soit en même temps un dispositif d’innocentement, pas de damnés sans indemnisés. Tout le discours anti-migrant va servir à forclore des opérations volontaires de mensonges.

Une bonne variable pour voir le racisme d’État à l’œuvre, c’est la politique des poursuites. L’exemple le plus simple, c’est le cas de la possession de cannabis dont la tolérance est appliquée en fonction d’un profilage racial. Il s’agit d’un crime mais dont la politique des poursuites et la tolérance est laissée à la discrétion de la police. Concernant Médusa, il y a du profilage racial à travers des directives données par le Ministère de l’intérieur. On n’a pas encore énormément d’éléments là-dessus, car elles sont secrètes, mais on commence à le savoir. La catégorie de « passeurs kurdes », par exemple, semble être construite comme une catégorie raciale spécifique de migrants soi-disant connus pour être, dans la fiction policière, particulièrement violente, prêt à tout pour fuir les contrôles de police. Les « Irakiens » ou les « Syriens », dans la fiction policière (ici racisme d’État et islamophobie fonctionnent de pair), sont définis comme susceptibles d’être des « djihadistes infiltrés ». Etc. Ce sont des directives qui ne seront accessibles au public que s’il y a Commission parlementaire. Si on insiste tellement pour avoir une commission d’enquête parlementaire, c’est parce qu’on veut savoir quel est le profilage racial qui s’exerce dans la poursuite de migrants. Il y a toute une zone grise dans les opérations Médusa par lequel le racisme d’État se reconfigure dans l’indifférence générale. Après on s’étonne de la montée en puissance du Vlaams Belang, devenu le premier parti du pays.

L’affaire de l’eurodéputée Pierrette Herzberger-Fofana arrêtée à la Gare du Nord en juin 2020, c’est également le contexte Médusa (la police du rail est particulièrement mobilisée). Ici encore la dimension du profilage racial est centrale : par quel(s) critère(s) la police est sensée arrêter les (trans)migrants dans les gares, si ce n’est en mobilisant cette variable de la race ? Etre blanc, dans ce dispositif de sécurité, c’est traverser les checkpoints de Medusa sans s’en rendre compte, dans l’indifférence, que ce soit dans les gares, les aéroports, sur les autoroutes, dans les parcs, etc. On peut bastonner des Noirs et des Arabes dans une gare, la police va considérer que ce sont des migrants et qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Mais pas de chance, cette fois, il y a une eurodéputée et donc l’affaire ne s’arrête pas là. Les policiers vont la brutaliser car pour eux c’est une noire, ils la considèrent comme une migrantes, comme une indigène, mais la Belgique va devoir s’expliquer au Parlement européen. Dans un cas comme celui-ci, on voit ce que le racisme ordinaire et l’impunité ont d’habitude comme fonction de recouvrir d’un voile d’ignorance. La dimension de la race est indispensable pour comprendre comment fonctionne l’impunité. Autrement, on est obligé de se dire que les flics sont cons ou naïfs. Le racisme c’est le dispositif de pouvoir qui fait que personne ne vérifie rien et que l’on croit la police. On insiste fortement là-dessus.

Médusa ou le meurtre de Mawda ne sont pas compréhensibles sans la prise en compte du racisme d’Etat. Qu’est-ce qui explique que l’on peut rester 18 minutes sur le thorax de quelqu’un à l’aéroport de Charleroi sans que personne ne réagisse ? Ici encore, c’est le contexte raciste qui sur détermine : on a affaire à une police qui expulse des migrants, qui a donc à sa disposition des corps qui peuvent être asphyxiés, massacrés. Ce n’est pas suffisant de parler de violences policières, de parler de « bavure » ou d’« homicide involontaire ». Il faut arriver à nommer les choses et parler de meurtres racistes.

Que penses-tu des revendications de définancement de la police, est-ce que cela peut être une solution contre les violences policières ?

— Martin V. : Les revendications d’abolition de la police et les réflexions autour de son définancement ne sont pas nées en Belgique. Il faudra les construire concrètement, enquêter et réfléchir à moyen terme à ce que cela veut dire pragmatiquement, quels sont les effets et les conséquences, bref développer une approche matérialiste de la police. Houria Bouteldja rappelait récemment qu’on aurait tort d’oublier « la part prolétaire du policier », cette réflexion politique fondamentale rejoint d’ailleurs les réflexions de Pasolini sur la question. Par exemple, dans le contexte néolibéral actuel, il faut quand même sérieusement se demander : si on définance, est-ce qu’on ne va pas avoir encore une radicalisation du racisme dans la police ?

Aux États-Unis, Angela Davis et les personnes qui luttent pour l’abolition du système carcéral ont des revendications intermédiaires, matérialistes, situées à partir des rapports de domination réels pour construire des prises à cet horizon abolitionniste, cela s’inscrit dans une longue histoire et dans une expérience ancrée. Je pense que nous devons mettre en avant des revendications plus spécifiques à un État raciste comme la Belgique. Par exemple, une des revendications de ceux qui luttent concrètement contre les violences policières racistes, est d’abolir le contrôle d’identité. Ce dispositif de contrôle est dans les faits un permis d’agression permanente conféré aux forces de l’ordre au nom de l’État.L’urgence est d’exiger l’abolition de ce dispositif raciste. Je pense qu’on est un peu obligé de passer par des revendications comme celle-là pour ne pas rester enfermé dans un horizon politique lointain et purement idéaliste.

Les violences policières c’est chaque jour, chaque heure, chaque minute, ce sont des violences inouïes, des humiliations, des agressions quotidiennes qui asphyxient littéralement la vie de milliers de gens dans ce pays. Il y a urgence. Pour abolir la police, il faudra commencer par abolir le contrôle d’identité.  

On doit absolument sortir du discours sur l’innocence des victimes et se concentrer sur les dispositifs racistes et les violences en tant que telles. Abolir le contrôle d’identité, c’est affirmer qu’en démocratie on n’a pas besoin d’avoir de tels dispositifs qui permettent à la police d’appréhender n’importe qui, n’importe comment. Comme le rappelait Norman Ajari, qui a grandement contribué à former cette revendication, dans le droit Anglo-saxon, il y a une notion juridique qui dit que le corps de chacun est sacré. Abolir le contrôle d’identité, c’est aussi une revendication de démocratisation des droits. Il n’y a pas de raison d’accepter que seuls les parlementaires soient ainsi protégés. Chaque citoyen, avec et sans papiers, doit avoir un égal respect de sa dignité humaine, de sa personne. C’est une pratique de revendication active, démocratique, pour mettre fin aux traitements inhumains et c’est aussi une bonne réponse aux discours d’extrême droite.  

Dans une démocratie, il ne devrait pas avoir d’un côté des corps immunisés et de l’autre des corps damnés. Supprimer le contrôle d’identité, c’est aussi rendre un peu plus difficile l’assassinat de migrants par la police. Il pourrait y à voir une grande campagne autour de ça plutôt que des campagnes insipides qui en restent à : « le profilage ethnique, ce n’est pas normal » ou au niveau des témoignages. Les jeunes issus de l’immigration post-coloniale rassemblés en grand nombre le 7 juin dernier à l’appel de Black Lives Matter, disaient « Trop, c’est trop ! », « Nous voulons que ça change ! », « Maintenant il faut agir ! ».

Ceci étant dit, les revendications de définancement peuvent se coupler à des revendications plus spécifiques, mais seulement comme conséquences. Sinon, il y a un risque d’invisibilisation des violences policières racistes quotidiennes par des abstractions mal construites. On sent bien comment les associations mainstream de la coopération ou d’éducation permanente pourraient s’approprier cette thématique du définancement, de la même façon qu’elles disent aujourd’hui toutes faire du « décolonial ». On doit être attentif au danger de généralisation aux conditions majoritaire, il y a un risque important de blanchiment du concept, aussi pour couper l’herbe sous le pied d’organisations autonomes comme les Bruxelles Panthères qui parlent de violences policières racistes depuis de nombreuses années, qui ont forgé tout le langage et les revendications pour l’antiracisme politique en Belgique, y compris cette revendication du récépissé qui est aujourd’hui reprise en abstraction de cette stratégie décoloniale. Dans un contexte où chaque jour des personnes se font humilier par les contrôles d’identité, les revendications de définancement in abstracto me semblent trop générales.

Comment peut-on articuler le travail que vous faites sur des affaires emblématiques, comme Mawda et Chovanec, avec un travail plus quotidien, infrapolitique, de lutte contre les violences policières dans les quartiers ?

— Martin V. : Les violences policières sont quotidiennes. Faire des affaires autour des crimes policiers, je crois surtout que ça permet à des gens non concernés par cette dimension quotidienne de commencer à percevoir un peu certaines choses : si c’est comme cela pour Mawda ou monsieur Chovanec, à un tel niveau d’impunité, comment c’est dans le quotidien ?
Dans les quartiers populaires issus de l’immigration post-colonial, le discours du Comité Mawda peut être perçu comme naïfs : « Vous pensez quoi ? Que vous allez obtenir la condamnation des policiers ? Vous croyez encore en l’impartialité de la justice ? » Le travail politique c’est de faire la preuve qu’on peut interrompre ou mordre sur le racisme quotidien, que le temps judiciaire ne fonctionne pas toujours pour la police. Mais ça il faut encore le prouver, ce n’est pas joué d’avance, ça dépend de nous, de ce que nous nous rendons capable de produire politiquement. Mais le constat dans les quartiers populaires il est juste.

Personne ne parle de vérité sans une justice concrète derrière. La plupart du temps les jeunes ne portent pas plainte pour cette raison. Ils savent qu’ils vont peut-être être accompagnés par deux, trois militants sympas au commissariat, au conseil communal ou chez Unia mais que le vendredi soir, le week-end suivant, ils vont se faire défoncer la gueule par ces mêmes policiers parce qu’il n’y aura personne. Ils le disent toujours : « La justice, nous on n’y croit pas » et ils ont raison.

C’est pourquoi, il faut partir de la réalité de terrain et voir ce que l’on peut obtenir tout de suite. Par exemple, dans le cadre des violences policières en contexte Covid, arriver à ce qu’un Bourgmestre annule un certain nombre de SAC, c’est un premier pas. On peut alors acter qu’on a obtenu quelque chose et que l’on n’est pas juste dans la prise de conscience abstraite des violences policières par la commune, ce qui n’aura pas lieu et serait de toute façon sans effets. On peut entraîner les jeunes et intervenir au niveau des communes si on a une stratégie de petites victoires dès la première action, s’il y a quelque chose de palpable et que l’on supporte une bonne et salutaire dose de pessimisme. C’est une praxis à mettre en œuvre entre le travail politique et le travail social. Il faut entre les Maisons de jeunes, les avocats, les militants, les familles développer un réseau plus dense autour de cas concrets. Les militants ont une certaine expertise, mais ils développent souvent leur stratégie dans le vide, entre eux ; dans les Maisons de jeunes, ils ont une autre expertise, mais on les empêche souvent d’aller plus loin qu’un match de foot avec la police. C’est un travail à long terme, compliqué qui exige beaucoup d’attention et d’expériences.

Il nous faut aussi un horizon politique qui se construise à partir d’une sorte de cahier des doléances des luttes contre les violences policières (le comité Justice pour Mehdi a déjà rédigé un tel cahier, ils l’ont d’ailleurs rappelé lors de la manifestation Black Lives Matter) pour être en mesure de dessiner une stratégie à long terme qui anticipe l’action politique de la police via les syndicats et ne pas juste intervenir au coup par coup en espérant le cas messianique qui ferait tout basculer (cette attente-là est ce qui épuise les militants, ce qui les déprime ; Norman Ajari avait un jour parlé à ce propos d’un ethos maniaco-dépressif).

Il faut un réseau, de l’action sociale. Les familles concernées par les violences policières ne séparent jamais police et justice, elles sont prises dans ces emboîtements-là qui est inextricable.

L’urgence pour les victimes de violences policières racistes se situe dès les premiers moments du drame. On ne peut accepter qu’une nouvelle génération de noirs et d’arabes ait encore à subir cela. C’est déjà trop grave, on a déjà été beaucoup trop loin et ce n’est malheureusement pas prêt de s’arrêter ; surtout avec le gouvernement tampon de l’extrême-droite actuel où le ministère de l’intérieur est toujours entre les mains du CD&V, le PS ayant le social et Ecolo, la transition énergétique et l’égalité. On est parti pour du Medusa à visage humain, il va y avoir du sport !

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