“La logistique est le nouveau monde ouvrier”, Rencontre avec David

Ce qui se passe à Liège avec la volonté de résister à l’implantation d’une plateforme logistique comme Alibaba peut paraître à priori antagonique et contradictoire avec l’idée de défendre des ouvriers et des luttes ouvrières. Mais que se passe-t-il à partir du moment où l’on pense l’écologie comme une position de classe ? N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’a réussi à faire un mouvement comme les Gilets jaunes ? La question sociale ne peut non seulement pas être évacuée mais les ouvriers, eux-mêmes, peuvent être un vecteur du changement écologique. Concrètement, cela reste très difficile, mais il faut enclencher des stratégies à long terme qui permettent de lever les contradictions.

Table des matières

L’enquête militante

Peux-tu nous expliquer ton lien avec le monde de la logistique et quelle est ta démarche en tant que chercheur ?

— David:  Pendant très longtemps, j’ai participé à des projets de recherche universitaire en tant que sociologue du travail. En tant que chercheur, les entrepôts sont des lieux difficiles à pénétrer, il faut six mois à un an de négociations avant de pouvoir entrer dans l’entreprise. J’ai donc fini par y entrer en tant qu’intérimaire. Tu vas voir la boite d’intérim du coin et le lendemain tu es déjà en entrepôt, l’enquête peut commencer.

À force de faire de la recherche en entrepôt, on s’est posé des questions sur notre positionnement : Comment pouvons-nous faire autre chose que de produire de l’information ? C’est là qu’intervient l’enquête militante. Juste après la lutte contre la loi Travail, en 2017, on a créé la Plateforme d’Enquêtes Militantes. L’idée est d’enquêter sur des conditions de travail qui sont dégueulasses, mais aussi de dire que la logistique est une infrastructure du capitalisme, fondamentale et stratégique, qu’il y a un vrai intérêt pour les militants à enquêter dans ce secteur.

En quoi ce secteur de la logistique est-il aujourd’hui central pour les luttes ?

— David: En enquêtant sur la logistique, on va enquêter sur l’infrastructure de nos vies, sur ce qui fait qu’on va dans un supermarché pour acheter des produits placés dans des rayons bien remplis, sur ce qui fait qu’en cliquant sur internet, on reçoit un colis chez soi en 24 heures. Pour comprendre la matérialité de tout ça, pour comprendre aussi le monde dans lequel on vit, et donc aussi pour comprendre les façons de l’attaquer, il faut aller voir ce qui se passe dans la logistique.

Très clairement, aujourd’hui, la logistique est un point fort et un point faible du capitalisme.

Dans les pays occidentaux, si on veut peser fort contre l’économie, ce n’est plus, principalement, dans la production que cela va se jouer, voir dans certains endroits, plus du tout. Bien souvent, la production a été envoyée bien loin de chez nous et nos économies reposent désormais sur la circulation, sur du flux. Ce discours n’est évidemment pas nouveau, il s’est même pas mal diffusé ces dernières années. Avec la Plateforme d’Enquêtes Militantes, ce que nous tentons d’expliquer c’est que pour bloquer les flux, il faut les connaître. Savoir où ça se passe, avec qui ça se passe, à quelle heure ça se passe, connaître les ouvriers. On peut faire ce type d’enquêtes dans des périodes plus calmes, où on n’a pas des mouvements sociaux, pour préparer des luttes à venir, se renseigner sur des points stratégiques.

Ta démarche fait un peu penser à celles des militants universitaires, qui après 68, allaient travailler dans les usines pour rencontrer le monde ouvrier. Y a-t-il une filiation ?

— David: Lorsque l’on reste deux ou trois mois dans un entrepôt comme chercheur, on sympathise et on dit très vite à ses collègues que l’on fait une enquête. On leur dit le plus vite possible. Le plus important c’est qu’il ne faut pas se prendre soi-même pour un ouvrier. Nous n’avons pas la même position. On récolte la parole des ouvriers qui sont là depuis dix ans parfois et qui vont y rester encore longtemps. Moi, je sais que j’ai d’autres choix.

Dans le cas d’une enquête militante c’est un peu différent. On est dans la construction à long terme d’un lien militant avec des collectifs ouvriers, on n’a plus besoin de faire soi-même l’ouvrier. Quand je fais de la co-recherche, je travaille avec un camarade qui est lui-même ouvrier, cela nous remet tout de suite les pieds sur terre. Le contact et la durée deviennent fondamentaux. On peut produire des informations très intéressantes sur les nouvelles technologies au travail, sur ce qu’est aujourd’hui une usine à colis et ce qui s’y passe.

On produit du savoir pour le diffuser, mais au bout d’un moment, il y a l’envie de faire quelque chose d’autre. Avec la Plateforme, la conclusion des articles était souvent la même : « Maintenant que vous avez compris ce qui il s’y passe… il y a un vrai intérêt à faire quelque chose. » On a commencé à produire du blocage dans le cadre de l’enquête : lorsque l’on bloque des flux, on découvre ce qu’ils sont, où ils passent exactement.

Par exemple, quand on bloquait les entrepôts Geodis à Gennevilliers (gros point logistique qui alimente toute la région parisienne), l’entreprise détournait les flux vers d’autres entrepôts. Ils ont cette capacité de lock-out logistique , c’est-à-dire cette capacité de détourner la grève en détournant les flux. On a dû se renseigner sur les flux, où étaient leurs colis, et quand on comprenait où ils étaient, on se déplaçait aussi. Tous ces déplacements dans des zones logistiques pour suivre ces colis étaient aussi une compréhension plus fine de ce qu’est une infrastructure logistique et un moment hyper riche avec les ouvriers.

Dans les entrepôts

Qu’est-ce qui t’a marqué le plus dans les entrepôts ?

— David: Premièrement, les entrepôts sont les nouvelles usines et la logistique, le nouveau monde ouvrier. En Europe, depuis la fin des années 80, on nous parle tout le temps de désindustrialisation et de la fin du monde ouvrier, c’est une erreur. Il y a de moins en moins d’usines manufacturières où on produit des objets mais comme on se met à les produire très loin, qu’on délocalise la production, il devient essentiel de gérer la distance entre le lieu de production et le lieu de vente. Pour cela nous avons besoin d’une ultra-structure logistique essentielle. Le monde ouvrier s’est déplacé. On a remplacé les ouvriers de la production par des ouvriers de la circulation.

Deuxièmement, c’est comment ces entrepôts à partir des années 90 et des années 2000, alors qu’ils étaient vétustes, poussiéreux, sans technologie, se sont transformés en de véritables usines. Dans les entrepôts, le travail s’est beaucoup rationalisé grâce aux développements des logiciels qui grâce aux algorithmes gèrent tous les flux. La caissière de supermarché dès qu’elle scanne un produit à la caisse, il y a un logiciel qui signale qu’un produit est manquant dans le magasin et qui envoie l’information à l’entrepôt pour dire qu’il va falloir livrer ce produit au supermarché. Ensuite, le logiciel de l’entrepôt envoie au fournisseur l’information comme quoi il faut livrer l’entrepôt. Une chaîne d’information est produite, cela circule très, très vite.

Ce phénomène est connu, mais ce qui l’est moins, c’est la réalité ouvrière connectée à ces logiciels. Comment cela a transformé le travail ouvrier ? J’ai observé que cette vitesse de l’information se traduit par une intensification du travail et plus de contrôle. Surtout à partir du moment où dans les entrepôts, les ingénieurs, qui organisent le travail, ont employé des outils qui permettent de connecter l’ouvrier directement au logiciel.

Durant toute une période, il y avait les logiciels qui géraient les infos, mais les ouvriers avaient toujours un listing avec les commandes sur un bout de papier pour aller chercher les commandes dans l’entrepôt et les mettre sur une palette à expédier. Puis de nouveaux outils sont apparus. Celui que j’ai beaucoup observé est la commande vocale. Elle existe dans tous les entrepôts de la grande distribution (Carrefour, Leclerc et les équivalents belges). Tous les ouvriers ont un casque sur les oreilles et un micro devant la bouche. Une voix numérique par l’intermédiaire du logiciel leur transmet tout ce qu’ils doivent faire, point par point. Ils doivent valider tout ce qu’ils font en prononçant des mots clés.
Vous commencez votre journée, vous mettez votre casque et il y a une espèce de dialogue un peu glauque qui se produit :

– Machine : « commencer mission Ok »
– Ouvrier : « ok »
– Machine : « Allée 1 »
– Ouvrier : «Allée 1 ok » ( on va dans l’allée 1 et on croise un collègue )
– Ouvrier : « Bonjour ! »
– Machine : « Répéter ce mot n’est pas compris »
– Ouvrier : « ok »
– Machine : « Place 36 »
– Ouvrier : « Place 36 ok »
– Machine : « Trois colis »
– Ouvrier : « ok »

On répète le mot « ok » trois mille fois par jour. La machine répète jusqu’à ce que vous prononciez un mot qui fait partie des 40 mots clés autorisés.

L’ouvrier est connecté à un logiciel qui va déterminer tous ses mouvements dans l’entrepôt. Il n’y a aucune possibilité d’anticiper ou de revenir en arrière, aucune autonomie. Avec l’introduction des outils numériques dans la logistique, le travail est réduit à son côté le plus basique, le plus répétitif, le plus aliénant, le plus taylorien. Alors que ce type de technologie est présenté comme étant sensé améliorer les qualifications.

Il existe aussi d’autres outils de connexion. Dans l’e-commerce, on utilise beaucoup les écrans tactiles. Il y a différents types d’outils, mais ils ont tous les mêmes principes : géolocalisation, contrôle, travail complètement en hétéronomie, point par point.

Quels sont les effets sur les corps et les personnes face à ce type d’organisation du travail ?

— David: Les effets sont :

  • L’intensification du travail : sous commande vocale, le geste n’a pas changé (on prend le colis, on le met sur la palette), mais on le fait 10 à 15 % plus vite.
  • Le contrôle : on peut savoir où est l’ouvrier toutes les dix à quinze secondes, chaque fois qu’il valide en somme. Le contrôle est extrême.
  • Perte du savoir-faire et individualisation du travail : les concepteurs vendent l’outil de cette manière : « Cet outil va vous rendre plus autonome ». Plus autonome dans leur sens, c’est que l’on n’a plus besoin de se renseigner auprès des collègues pour savoir, à quelle heure part le camion, c’est ne plus avoir besoin des autres. Je trouve qu’on est plutôt dans l’aliénation, un vrai isolement dans le travail.

Ce processus de travail est tellement normé qu’il n’y a plus besoin de surveiller autrement que par l’encadrement technologique. Les cadres intermédiaires, les surveillants, chefs d’équipe, ont perdu leur boulot. Si on ajoute à cela la prime à la productivité qui est énorme dans le secteur, on a plus besoin de les contrôler humainement.

Résister

Est-ce qu’il y a des résistances à ces dispositifs technologiques ?

— David: Cette technologie de la commande vocale est dérangeante. Les ouvriers essaient de se la réapproprier sur le registre de l’humour. C’est aussi une bonne manière de se démarquer du stigmate du robot. Ils vont faire de l’humour sur la vocale en lui donnant un surnom. C’est souvent un surnom féminin parce que ce sont des voix féminines. Les ingénieurs pensent que la voix féminine atténue la violence. Il y a aussi le jeu. À chaque fois qu’on arrive devant un emplacement, on doit donner le code de l’emplacement où on se trouve pour bien montrer qu’on est au bon endroit. Pour ça, on donne deux chiffres à chaque fois. Cette consigne est souvent détournée. Au lieu de dire 4 et 1 par exemple, puisque c’est juste de la reconnaissance vocale, on peut dire « catin », au lieu de dire deux et deux, on peut dire « neu neu ». La machine entend la même chose dans les deux cas. Ils appellent ça des combos, tu peux enchaîner une série de jeux de mots.

Des formes de sociabilité et d’amitiés sont-elles encore possibles dans ce cadre ? Est-il encore possible de s’organiser syndicalement ?

— David: L’univers de l’entrepôt est un univers vraiment ouvrier, un univers où le « nous » et le « eux, les patrons » est très net. Il y a dans les entrepôts une forte contre-culture avec ses jeux, ses blagues, sa violence et ses vols. Cependant, cette contre-culture est déconnectée du travail, le jeu se fait dans la salle de pause, à côté, c’est là qu’on se mobilise de manière informelle. C’est, par exemple, un milieu où l’on a très peu de chance de se faire balancer si on vole de la marchandise. Un chef d’équipe qui se comporte mal peut facilement se faire insulter et bousculer. Concernant le syndicalisme, c’est plus compliqué. Il est mal implanté dans l’entrepôt.

Le fait majeur de l’absence d’une lutte formelle est lié au fait que le véritable enjeu dans l’entrepôt est d’en sortir. Ce n’est pas d’y rester pour y développer une lutte.

Il y en a qui font ça, notamment ceux de Geodis Gennevilliers, mais c’est rare. Les gens cherchent à partir. Ce qui d’ailleurs est une forme de résistance au travail assez forte.

 Est-ce que les conditions de travail dans les entrepôts et cette volonté d’en sortir le plus vite, n’est pas aussi dû au recours massif aux contrats précaires, de type intérim ?

— David: Le secteur de la logistique recourt à l’intérim pour une moyenne de 15 à 20%. Il y a des endroits où il y a peu d’intérims et d’autres où on peut avoir 60 à 70 % d’intérimaires. C’est clairement un moyen de gérer la variation de flux, la contrainte, les problèmes de santé au travail. Quand on est intérimaire, il n’y a aucune possibilité de prouver que l’on est malade à cause d’un entrepôt précis parce qu’on en a fait quinze, vingt, trente. Il y a aussi toute une partie de la logistique, typiquement Amazon, qui cherche à CDIser les ouvriers, à leur faire signer un contrat de longue durée. C’est aussi une manière d’encadrer la main d’œuvre.

Quand on va dans l’entrepôt, il est frappant de constater qu’un ouvrier qui est sous un statut stable, a souvent un mode de vie ou une position dans l’entreprise qui est moins favorable qu’un intérimaire. Les intérimaires se déplacent, ils connaissent différents types d’organisation du travail, ils ramènent des outils et des techniques d’un autre entrepôt, ils construisent plus facilement un univers qui est plus viable pour eux. Alors que les ouvriers qui restent longtemps dans le même entrepôt n’ont pas cette possibilité de mouvement, ils sont coincés dans un entrepôt. Sachant qu’au bout de 5 à 6 ans, ils vont avoir des problèmes de santé, les corps commencent à lâcher. Il n’y a pas une maladie spéciale, c’est de l’usure, l’usure accélérée des corps, ça peut être le dos, les coudes, les genoux, le cou. On appelle ça les pathologies de l’hyper sollicitation.

De plus, il y a très peu d’évolution professionnelle. La logistique est un secteur où 80% des emplois est ouvrier. Les possibilités d’évolution sont très minces. Au mieux, après 15 ans de travail et de gros problèmes de santé, tu peux te retrouver à gérer les cartons, à ramasser les poubelles. C’est le mieux qu’on peut espérer par rapport à leur ancienneté.

Robotisaton

On dit souvent que ces emplois dans les entrepôts vont être totalement robotisés, les humains vont être remplacés par les robots ?

— David: Effectivement, c’est très actuel comme débat. Dans la critique que l’on fait sur les conditions de travail, il faut faire attention quand on emploie le terme de robotisation. Dire que ces ouvriers ont été robotisés a un double sens. Les ouvriers utilisent ce terme pour se désigner eux-mêmes. Ils disent : « nous sommes des robots ». Quand ce sont eux qui le disent, cela a un vrai sens, c’est une manière de décrire de façon très simple la perte d’autonomie. Ce n’est pas la même chose quand nous disons : « Eux, ce sont des robots ». Dans la critique, ce côté robotisation est surinterprété.

On parle tout le temps de robotisation, d’intelligence artificielle. Ce que je viens de vous expliquer, la commande vocale et le type de travail que cela génère, c’est déjà de l’intelligence artificielle. Les robots pour l’instant, ça existe très peu. Les roboticiens vous expliquent très bien ça : si on nous demande d’imaginer un robot qui fait la vaisselle, on va imaginer un robot humanoïde qui fait la vaisselle dans la cuisine. Mais ça n’existe pas un humanoïde qui fait la vaisselle dans une cuisine, ce qui existe c’est le lave-vaisselle. Voilà la robotisation.

Dans le travail c’est pareil, les robots sont des machines. Les tapis roulants qui font circuler les colis modifient le travail, ils augmentent la productivité et accélèrent le travail, mais en aucun cas cela ne fait disparaître l’humain. Au niveau global, on peut imaginer qu’à terme l’automatisation va faire descendre le nombre d’emplois dans le secteur. Mais on n’en sait rien. L’emploi dans ce secteur est toujours en forte augmentation.

Il existe tout de même quelques entrepôts très automatisés. En France, on les compte sur les doigts d’une seule main. Le tout automatisé est effectivement possible aujourd’hui pour certains types de produits. Mais c’est très contraignant, ce sont des gros investissements et l’entrepôt devient une grosse infrastructure fixe alors qu’aujourd’hui les entrepôts sont hyper mobile, légers. Les boites, elles n’arrêtent pas de fermer et de rouvrir des entrepôts. Quand le prix de l’essence évolue, Carrefour fait tourner des logiciels pour savoir quel est le meilleur endroit pour chacun de ses entrepôts et peut choisir de les déplacer de 30 ou 50 km.

Il y a un très gros décalage entre ce que l’on nous montre comme entrepôt logistique full automatisé sur YouTube et la réalité. Ce décalage a un impact et est voulu. On renouvelle l’idéal du capitalisme à travers une invisibilisation du monde ouvrier.

 On nous faire croire qu’il a disparu ou qu’il va bientôt disparaître avec les robots. Cela a un impact idéologique, aussi pour les ouvriers. Dans les supermarchés avec les caisses automatiques, on répète sans cesse aux ouvriers qu’ils vont être remplacés, au point où ils croient eux-mêmes à leur propre obsolescence en tant qu’ouvrier. Et ça quand vous voulez mener des luttes, si on est arrivé à vous faire croire que, de toute façon, vous allez être remplacé dans pas longtemps par une machine, cela a un impact très fort.

Le principal impact de l’automatisation est là. À très long terme, on ne peut pas dire ce qu’il va advenir. Le futur dépend de ce que l’on va faire nous aussi. D’aller regarder trop loin, c’est un piège, il faut regarder le présent. Et c’est quoi le présent dans les entrepôts : un walkman des années 90 qui fait faire des gestes répétitifs à des ouvriers avec des ports de charges très lourdes. On est loin d’un truc dématérialisé, complètement fluide.

Il y a donc une fonction idéologique aux discours sur la robotisation et l’innovation dans le monde du travail ?

— David: En France, le discours sur l’automatisation s’est développé à partir du moment où les problèmes de santé se sont développés dans la logistique, où les chiffres d’accidents au travail ont explosé. La logistique a dépassé le bâtiment dans les données de santé. Les cadres ont alors mis en place des politiques pour améliorer les statistiques, mais rien n’a fonctionné. Poussés par leur impuissance, ils ont sorti du chapeau l’automatisation. Ce n’est pas un hasard et ce n’est pas nouveau. Si on regarde le passé, depuis les tout débuts de l’industrie, on disait déjà que l’industrie allait permettre à terme de résoudre les problèmes de pénibilité.

Andrew Ure, un des premiers théoriciens de l’entreprise au 19e siècles, penseur de l’industrialisme, répétait sans cesse, dès 1835 : « que la plus parfaite des manufactures sera celle où on pourra bientôt se passer des mains. » À cette époque, il y avait des taux très élevés de mortalité dans l’industrie textile. Il voyait l’industrie comme un moyen d’émanciper les sociétés, mais en fait les ouvriers mourraient dans l’industrie. Parier sur un avenir robotisé a été le moyen de résoudre ce qui clochait dans sa philosophie.

Aujourd’hui aussi c’est comme ça. Si vous dites que dans l’Histoire cela ne s’est jamais passé comme ça, les industrialistes vous disent qu’aujourd’hui nous sommes à un moment disruptif. L’idée de disruption sert à nous faire croire que tout ce que nous avons pu observer dans l’Histoire, c’est fini, ça va changer. Les drones d’Amazon, les Zeppelins, la conquête de Mars, ça sert à renouveler cette croyance que dans l’avenir, il va y avoir une rupture fondamentale et que tout va basculer. Pour moi, c’est de la propagande qui vise à invisibiliser le travail dans l’entrepôt.

Gilets jaunes & écologie

Vos derniers travaux avec la Plateforme d’Enquêtes Militantes sont liés aux Gilets jaunes. Quel est le rapport avec la logistique ?

— David: Parmi les gilets jaunes, il y avait beaucoup d’ouvriers de la logistique, même si un profil type de Gilets jaunes est infaisable. Ce mouvement a su prendre la logistique comme cible. Déjà en s’attaquant au rond-point, c’était majeur de ce point de vue-là. On peut parler d’une immense opération de filtrages et de blocages de la logistique. Les grandes manifs, tous les samedis dans les quartiers bourgeois de la capitale, étaient aussi des immenses blocages métropolitains. Il y a eu aussi beaucoup de blocage d’entrepôts et de plateforme logistique.

Les gilets jaunes ont réussi, de façon incroyable et avec leur expérience, à bloquer la logistique en connectant tout ça à la question écologique. Du point de vue du syndicalisme à l’ancienne, cela peut paraître contradictoire. Un des moyens de faire cette connexion entre écologie et travail, quand on est des militants, c’est l’enquête. Réfléchir à l’impact que va produire Alibaba, regarder comment se construit le chantier, les entreprises autour et voir ce qu’il s’y passe déjà, et de le faire en se connectant avec des ouvriers.

On peut enquêter sur la logistique déjà en faisant de la cartographie, en fouinant et en se déplaçant sur place, juste avec un appareil photo, en notant les entrepôts, les ronds-points, les rocades, les accès… On peut réussir à déterminer ce qu’on appelle les choke points, c’est-à-dire les points névralgiques ou les goulots d’étranglement, tous les endroits où cette logistique se resserre. Dans une métropole comme l’île de France, il y a en a une dizaine et si ces points étaient immobilisés pendant quelques jours, ce serait le blocage complet. Tout ça peut enrichir une lutte comme celle contre l’implantation d’Alibaba à Liège.

La logistique a déstructuré le monde ouvrier en explosant les usines, en déconcentrant son activité de production et en délocalisant. Mais finalement des infrastructures se reconstituent, se reconcentrent. Il y a toujours un point qui devient névralgique, il y a toujours un territoire. L’infrastructure capitaliste prend trop de place pour se cacher.

Un des arguments en faveur de l’installation d’une plateforme comme celle d’Alibaba est évidement la question de l’emploi. Les ouvriers ne voient-ils pas ces luttes écologiques comme une menace ? Ou alors, ils voient dans l’écologie la possibilité de sortir de l’entrepôt ?

— David: Le fait que la logistique ne soit pas un univers très corporatiste rend les choses plus simples. Dans les luttes antinucléaires ou contre la chimie, là où il y a des syndicats ouvriers forts, des métiers qualifiés et bien payés, il peut y avoir confrontation. Dans la logistique, il y a très peu d’ouvriers qui vont défendre cet univers et vous dire « c’est super l’entrepôt, c’est un métier d’avenir. » Il y a des savoir-faire comme la manipulation des colis, le Tetris pour empiler les colis, mais c’est quand même assez limité.

On doit pouvoir se rapprocher du monde ouvrier, si l’on veut réussir les luttes écologiques. C’est grâce à la logistique que le capitalisme peut faire du hors-sol complet et ceux qui connaissent le mieux cette machine à produire du hors sol, ce sont les ouvriers de la logistique. Produire à l’autre bout du monde est impossible s’il n’y a pas une logistique performante. Évacuer le problème des distances a permis la sous-traitance et la délocalisation. La logistique a permis d’éclater le monde ouvrier, de réduire sa force à néant. Il est donc logique en tant qu’ouvrier de s’en prendre à elle.

Se connecter et construire des luttes avec le monde ouvrier est une façon de reconstruire du local, de montrer la matérialité de l’entrepôt et du travail ouvrier.