L’art de l’imprévisibilité, rencontre avec I.Fremeaux & J.Jordan

À l’initiative du collectif On est tout-e-s , les JOC Tournai ont organisé ce 29 août un atelier « Artivisme : tactiques de résistances créatives » avec Isabelle Fremeaux et John Jordan. Nous en avons profité pour discuter avec eux de leurs parcours et de leurs démarches. Isabelle et John ont une longue carrière de trouble-fêtes, où depuis Londres, les deux s’évertuent à désobéir aux rythmes et aux cadences imposées par la métropole. Avec le collectif Reclaim the Streets, elle et lui plantent des arbres sur le tarmac d’une autoroute après l’avoir détruite au marteau-piqueur, ille·s se lancent ensuite dans les contre-sommets du mouvement altermondialiste avec une armée de saltimbanques, l’Armée des Clowns. En 2004, ille·s fondent le « Laboratoire de l’Imagination Insurrectionnelle », s’impliquent dans le mouvement climatique et multiplient les actions de désobéissances, happenings et flashmobs. En 2007, ille·s parcourent l’Europe à la recherche d’archipels où l’on cultive l’utopie pour en sortir un livre « Les sentiers de l’utopie ». John et Isa s’installent à la ZAD au début de cette décennie, en emportant toujours avec eux leur laboratoire.

Pourquoi avoir créé le Laboratoire d’Imagination Insurrectionnel ?

– Isabelle : Le contexte qui a donné naissance à ce Laboratoire est l’organisation du Forum Social Européen (FSE) de Londres en 2004. Celui-ci avait pris une tournure qui ne nous convenait pas du tout. Le FSE avait complètement été pris en main par des organisations très hiérarchisées, proposant un programme culturel poussiéreux où l’art est systématiquement perçu comme devant créer des œuvres représentatives sous forme d’objet. On a donc créé ce labo pour pouvoir proposer des formes qui étaient plus ludiques, plus joyeuses, plus désobéissantes.

Durant le FSE, on a invité plein de collectifs dans un squat. Le matin, nous discutions de la création d’actions et l’après-midi nous partions les réaliser. Cela a très bien marché et on a continué cette démarche avec, par exemple, la mise en place de l’Armée des Clowns. Notre objectif est de mettre ensemble des artistess et des activistes pour créer une espèce de synergie entre l’imagination, la créativité des uns — cette capacité de penser latéralement — et l’engagement, l’audace et le courage des autres. Depuis le début, nous travaillons à des pratiques où ces deux identités-là se dissolvent. Mais nous n’avons pas créé le labo avec l’idée qu’au final, il pourrait durer 15 ans.

Vous avez participé durant les années deux mille à pas mal de contestations, à des contre-sommets, on vous a vu notamment vu avec de drôles de machines à la COP15 de Copenhague. Quelle sens donnez vous à votre démarche ?

– John : À cette époque, nous étions très impliqués dans le mouvement des camps climat en Grande-Bretagne. Pour nous, il était important que des groupes artistiques et culturels soient dans les mouvements politiques. Pas que les mouvements soient des objets à observer pour en faire des choses artistiques.

Pour expliquer notre démarche, on utilise souvent l’histoire de Gustave Courbet durant la Commune de Paris. Pour lui, l’idée n’était pas de faire des peintures de la Commune de Paris, mais de participer à la Commune. C’est pour nous le modèle artistique le plus utile en ce moment, en cette période de crise qu’on appelle l’anthropocène ou le capitalocène. Il est fondamental que l’on repense le rôle de l’art et la manière de faire de l’activisme. Les camps climat ont été une opportunité pour ça.

En 2009, nous avons été invités par le Centre d’Art Contemporain de Copenhague qui voyait dans le sommet de la COP15, une opportunité de se placer sur la question du climat. La situation est devenue très drôle. Ils nous ont invités à faire quelque chose dans leur musée lors du sommet et on leur a proposé le projet « Mets le plaisir entre tes jambes, devient le bike block » (Put The Fun Between Your Legs : Become The Bike Block). C’était un jeu de mot avec le Black bloc, mais aussi un rappel de ce qui nous avait marqués lors d’un passage dans le quartier de Christiania à Copenhague où il y avait beaucoup de vélos abandonnés. On s’est dit qu’on allait utiliser ces vélos comme outils pour mener des actions de désobéissance.

Cette idée d’utiliser ce qui est là, ce qui est disponible nous vient de la permaculture. Au départ, la désobéissance, c’est l’utilisation de son corps, mais qu’est-ce qui arrive une fois que le corps est couplé à la machine ? Une sorte de machine de guerre ? Au départ, le Centre d’Art est enthousiaste. Il veut le projet. On ne peut pas souder dans la galerie, mais il nous propose un container dehors. On reçoit ensuite un coup de téléphone du commissaire d’exposition, il nous explique qu’il y a des règles au Danemark : « Tu ne peux pas avoir de vélo qui a plus de quatre roues, qui fait plus de trois mètres de long et ainsi de suite… Si vous faites des designs qui dépassent ces règles, vous devez l’envoyer à la police et ça peut prendre plus de trois semaines avant qu’elle vous autorise ou non à circuler avec vos machines sur la voie publique. » Je lui ai répondu que l’on faisait de la désobéissance civile et qu’on s’en foutait si c’était légal ou pas. Sur ce, il nous répond : « Vous allez vraiment le faire ? »

Cette réponse illustre très bien le monde de l’art contemporain : celui de faire semblant de faire de la politique. Finalement, ils n’ont pas pu soutenir le projet. On a trouvé un autre lieu et construit des vélos avec des groupes affinitaires pour rejoindre une grande action de désobéissance à l’ouverture du Sommet.

– Isabelle : on préfère plus parler d’expériences que de projets parce qu’on fonctionne comme un laboratoire, quelquefois ça marche et parfois ça ne marche pas. Une des dimensions essentielles à notre démarche, c’est d’ouvrir des espaces de pratiques qui soient les plus horizontaux possibles et où il y a de la convivialité, pour que de véritables amitiés rebelles se forment. Les expériences qui fonctionnent le mieux sont celles où une vraie cohésion de groupe s’opère, où le groupe s’approprie l’expérience. On veut aussi laisser vivre l’expérience, s’en détacher. On n’a pas cette relation d’auteur. Des groupes peuvent émerger de ces expériences et faire leur propre vie. Les limites de ce genre d’expériences sont indissociables des limites qu’on a trouvées aux contextes dans lesquels on s’organisait.

Dans le mouvement altermondialiste, après un certain moment, on a identifié une limite à suivre les sommets, au final, c’est toi qui t’adaptes au calendrier imposé par les gens que tu combats . Courir de sommet en sommet impose aussi une sorte de mobilité déracinée qui a fait que nous on a eu envie de s’ancrer dans un territoire. On a quitté Londres où le labo avait passé les huit premières années de sa vie et on s’est déplacé sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Comment avez-vous vécu justement cette arrivée sur la ZAD ? N’y a-t-il pas une méfiance assez forte entre les artistes et les activistes, qui ne doit pas faciliter les choses ?

– John : Nos inspirations viennent des avant-gardes artistiques et politiques du XXe siècle comme Dada, les surréalistes, les situationnistes… Ces avant-gardes ont été évidemment très vite recyclées dans le monde de l’art. Aux Beaux-Arts, on les étudie sans apprendre leurs côtés politiques et révolutionnaires, la manière dont ils étaient ancrés dans un mouvement révolutionnaire et à quels points leurs pratiques même étaient révolutionnaires et n’avait rien avoir avec la pratique de création d’objets pour le marché. Leurs démarches étaient basées sur la critique du capitalisme. Ils voyaient le capitalisme comme fondé sur une conception de la séparation et donc leurs démarches se concentraient sur la fin de la séparation entre l’art, la vie quotidienne et la politique. On s’inscrit là-dedans. On veut une forme de vie qui ne sépare pas ces trois aspects.

Notre définition de l’art et celle du communisme sont très proches. On peut définir le communisme comme une certaine discipline de l’attention or l’art est aussi une façon de donner de l’attention : comment on fait à manger, on organise une fête, on cultive un jardin… c’est vraiment une question de donner attention à quelque chose.

En vivant dans une grande métropole comme Londres, on se sentait coincé dans cette grande séparation Nature/Culture. Il est très difficile de sortir de cette séparation lorsqu’on vit dans une métropole. La métropole est tellement basée sur l’argent et le monde humain qu’il est très difficile de construire une imagination révolutionnaire dans ce cadre-là. On a décidé de partir à la ZAD où on a trouvé un espace plus propice pour notre laboratoire. Nous avons effectué un virage parce que le labo ne s’affiche pas à la ZAD. On s’est inscrit dans un territoire et on a construit un phare sur le site de la tour de contrôle.

À la ZAD, on avait besoin de créer des imaginaires de victoires, de forces et des doigts d’honneur aux gouvernements. Au lieu d’une tour de contrôle, l’idée de construire un phare qui accueille les personnes symbolisait cela. Un énorme chantier s’est mis en place avec plein de monde impliquant même des ouvriers soudeurs des chantiers de Saint-Nazaire qui venaient le week-end. Vivre sur ce territoire est devenu la possibilité pour nous de vivre cette utopie où vie quotidienne, politique et esthétique se mélangent.

Peut-on dire que vous faites des projets artistiques en tant qu’activistes ?

– Isabelle : Nous ne vivons pas les choses comme ça. Nous pensons plutôt que ces identités-là, elles ne riment à rien. Cette idée où l’artiste aurait le monopole de la créativité, de la compréhension de la beauté, et que pendant ce temps, les activistes auraient le monopole du changement social, est une vision contre laquelle on lutte. Nous n’avons pas abandonné l’art en allant nous installer sur la ZAD, on s’est juste éloigné du milieu de l’art. Quand on est arrivé à la ZAD, il y avait quelque chose de très inspirant ; il y avait une grande créativité dans la vie de tous les jours, que ce soit dans l’architecture, dans la manière de penser la stratégie politique…

– John : Une de nos grandes influences est William Morris. C’était un artiste du 19e, anglais, designer, anarcho-socialiste pour qui la division entre travail et art était une absurdité. Dans un monde révolutionnaire, le travail est artistique parce que le travail est quelque chose que tu fais parce que ça te donne du plaisir. À la ZAD aussi, tu redessines ce qu’est le travail : le travail est lié au plaisir. Évidemment, ce discours a été repris par la Silicon Valley. Il y a des tables de ping-pong près de chaque bureau et ton travail est ta passion. Tu restes cependant extrêmement dépendant de l’argent et tu t’inscris dans une hiérarchie très forte. Le capital recycle les belles idées.

L’imprévisibilité est une constante dans votre parcours et aussi dans les expériences que vous avez menées, une force qui s’oppose à celle du pouvoir dont l’objectif est de prévoir les comportements et de contrôler le futur. Aujourd’hui à quoi devrait s’appliquer cette « force de l’imprévisibilité » ?

– Isabelle : Mon impression est qu’au cœur de l’imprévisibilité, il y a ce mélange de création et de résistance. C’est en les détachant que l’on devient prévisible. Par exemple, cet été, au-delà du chaos sécuritaire orchestré par l’État français, les organisateurs des manifestations au G7 de Biarritz se sont abstenus de toute création dans les formes proposées. Je pense que si on garde le « oui » et le « non » ensemble, on ouvre l’imagination, les possibles, de nouvelles choses arrivent qui renforcent l’imprévisibilité. Ce n’est pas parce que quelque chose a marché pendant un certain temps qu’il faut s’y accrocher. Il faut changer sa pratique avant même d’en voir vu les limites.

– John : Le livre de Rebecca Solnit, «Garder l’espoir», nous a guidés. L’histoire des mouvements révolutionnaires et sociaux est faite d’imprévisibilité. Ils ne savaient jamais qu’ils allaient gagner. Il n’y a pas stratégie de cause à effet. La révolution, c’est l’imprévisible qui arrive. En 1989, nous avons vécu la chute du rideau de fer. Personne n’aurait pu anticiper ce qui allait se passer. Durant les années 80, en République populaire de Pologne, un mouvement du nom de L’Alternative Orange organisait des happenings et peignait des graffitis absurdes en forme de lutins sur les murs des villes. Ce mouvement était un des éléments le plus pittoresque de l’opposition au régime polonais. Pendant des mois, ils ont dessiné des lutins sur les murs des villes. Comme ils ne pouvaient pas appeler à une manifestation (c’était interdit), ils ont convoqué un rassemblement de lutins. Ils ont alors fabriqué vingt mille chapeaux de lutins pour autant de manifestants, pour ensuite prendre l’espace public avec des slogans comme : « À bas Gargamel  ! ». On pourrait penser à une grosse blague, mais sans pouvoir le prédire, c’est ce genre d’action qui a ouvert l’espace public.

– Isabelle : Nous vivons une période assez inouïe. Avec la collapsologie (l’étude de l’effondrement de la civilisation industrielle), énormément de gens pensent que l’effondrement est prévisible et qu’il va arriver. Un mouvement comme Extention Rebellion base sa politique justement sur ce régime de certitude. On s’interroge là-dessus en ce moment et cela nous préoccupe.

Dans cette logique de la prévisibilité de l’effondrement, on craint beaucoup le risque de l’autoritarisme. Contre le pessimisme et l’optimisme, il faut garder de l’imprévisibilité.

Le livre de Rebecca Solnit s’ouvre sur une citation de Virginia Woolf qui écrit en 1916, pas vraiment un moment agréable de l’histoire européenne : « L’avenir est sombre et c’est probablement le mieux qu’il puisse être » On ne sait pas ce qui va se passer et c’est justement ça qui est fort et beau.

On ne peut pas se dire : « On est certain que ça va être super » ou « On est certain que ça va être terrible », car nous risquons alors d’emprunter des chemins qui peuvent être dangereux.

– John : Il faut absolument changer ce que signifie l’art et la beauté. L’acte d’arrêter un grand projet comme l’aéroport de Notre-Dame-des-landes est une œuvre d’art. La beauté réside dans le fait que ce bocage continue à vivre, à être un système écologique où la vie peut se déployer. Voilà l’esthétique du futur : le projet d’aéroport n’est pas là et la vie peut continuer à se déployer.

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