Le kaléidoscope frontalier

Un texte de l’activiste Natasha King publié initialement en anglais dans le magazine RoarMag. Natasha King est une autrice et militante impliquée dans les luttes pour l’autonomie et la liberté de mouvement depuis une décennie. Son dernier livre est No Borders : La Politique de contrôle de l’immigration et de la résistance (Zed, 2016).

Nos déplacements expriment tant de choses de ce que nous sommes : notre curiosité, notre vulnérabilité, notre arrogance. En tant qu’humains, nous avons la mobilité en commun et c’est une partie essentielle de ce que nous sommes. Et pourtant, c’est peut-être précisément cette mobilité qui nous a souvent poussée à craindre et à contrôler les autres. Lors d’une manifestation à Paris, il y a quelques années, quelqu’un portait une banderole sur laquelle on pouvait lire : « La migration est une force de la nature ». Le message était frappant. Dans sa simplicité, il exprimait clairement l’inévitabilité de la mobilité humaine. Les luttes pour la liberté de mouvement ont toujours été là et si elles se poursuivent encore aujourd’hui c’est parce que les frontières qui entravent notre liberté de circulation persistent.

Les frontières sont plus que de simples lignes marquant des territoires sur une carte. On peut les définir comme un dispositif propre à l’État qui délimite l’étendue de son pouvoir. Mais aujourd’hui, l’étendue et l’intensité de ce pouvoir changent rapidement tout comme la nature même du régime frontalier. L’implication d’institutions transnationales comme l’Union européenne ou d’agences comme Frontex, et l’extension, dans certains cas, des pouvoirs étatiques au-delà de leurs propres frontières (comme dans le cas de l’Australie qui installe ses camps de réfugiés en Papouasie Nouvelle-Guinée ou du Royaume-Uni qui place des gardes-frontières dans les ports français) changent fondamentalement la manière dont les frontières fonctionnent et comment nous interagissons avec. Les frontières se sont multipliées et si pour certains, elles apparaissent comme des forteresses, pour d’autres, elles n’existent presque pas. Elles sont de plus en plus asymétriques : à la fois passoires et murailles. À quoi ressemble cet éclatement du régime frontalier et quels sont les défis qu’il pose aux luttes pour la liberté de circulation ?

L’éclatement du régime frontalier

D’un côté, nous pouvons observer le renforcement de certaines frontières en tant que lignes fixes. Les frontières entre les États-Unis et le Mexique, le Maroc et l’Espagne, ou la France et le Royaume-Uni, sont militarisées. Le terme militarisation n’est pas utilisé ici comme une analogie. Ce que l’on évoque ici c’est le déploiement de personnels militaires et de leurs équipements : drones, barbelés, hélicoptères, détecteurs de battements de cœur et de dioxyde de carbone, gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc — ainsi que des financements importants. Ces frontières militarisées bloquent la libre circulation et peuvent créer des goulets d’étranglement. Des camps de fortune s’installent, les personnes doivent y vivre et subvenir à leurs besoins fondamentaux tout en cherchant des moyens de poursuivre leur voyage. Ces camps, qui sont généralement appelés des jungles, tant par ceux qui y vivent que par ceux qui cherchent à les contrôler et à les détruire, sont un des effets de cette lutte pour la mobilité. Mais ils sont aussi un problème pour les frontières. Ils deviennent le moyen le plus sûr et le plus efficace de répondre à des besoins dans des situations où les ressources sont limitées. Ils sont un outil d’organisation et une ressource cruciale pour les gens qui y vivent.

D’autre part, nous pouvons observer que les pratiques frontalières se déploient à l’intérieur et au-delà des frontières physiques des États, ainsi qu’un flou général quant à l’endroit où leurs effets commencent et se terminent. Cela ce produit de plusieurs façons.

L’INSTITUTIONNALISATION DE L’INCERTITUDE

Tout d’abord, il y a l’introduction de la biométrie qui permet de stocker et de mettre à jour dans diverses bases de données transnationales, les personnes qui se déplacent. Celles-ci deviennent de plus en plus traçables. Cette utilisation de la biométrie facilite la mobilité de certaines personnes (citoyens des pays riches, travailleurs hautement qualifiés), tout en éliminant les « indésirables ».

Il y a aussi un recours accru aux contrôles « soft » à l’intérieur des frontières. Il s’agit par exemple des contrôles d’identité effectués par la police dans les lieux publics. Toute personne ayant le profil d’un « immigré clandestin » risque d’être potentiellement arrêtée dans les parcs, les places publiques, les gares et les aires de repos. Une autre forme de contrôle «soft» consiste à restreindre aux immigrés l’accès à des domaines de la vie quotidienne. En Angleterre, les enseignants des universités sont tenus d’informer quand les étudiants étrangers sont absents pendant de longues périodes et les propriétaires doivent vérifier le statut d’immigration des locataires potentiels avant de louer. Les gens sont confrontés à un système d’immigration de plus en plus strict et rigide, dans lequel, sauf si vous êtes riche ou invité, vos options se limitent probablement à demander l’asile et à devenir « réfugié », une catégorie également excluante pour tous ceux qui n’entrent pas dans les limites strictes définies par l’État.

Il y a aussi les frontières qui commencent avant même que la limite n’en soit atteinte. Les visas, le concept de pays sûrs, les zones de traitement externe, les frontières maritimes virtuelles et les accords de retour et de réadmission externalisent le contrôle frontalier dans les pays qui sont souvent l’origine ou la destination de transit de nombreux voyageurs potentiels. Le résultat de tous ces contrôles « soft » est d’institutionnaliser l’incertitude pour les migrant·e·s.

Et ce n’est pas involontaire. L’incertitude crée une main-d’œuvre très souple et jetable qui, privée de l’accès aux droits du travail et aux droits sociaux, peut combler les lacunes en cas de besoin et être éliminée en période d’abondance. Comme le suggère Sandro Mezzadra : « L’objectif n’est pas de boucler hermétiquement les frontières des pays riches, mais de stabiliser un système de barrages ». En ce sens, la migration illégale n’est pas nécessairement une mauvaise chose pour l’État capitaliste. Les effets quotidiens de cette incertitude institutionnelle sur les personnes peuvent conduire à une extrême précarité : dénuement, manque de contrôle, plans toujours changeants et anxiété. Pour beaucoup, il y a le sentiment d’être suspendu dans un présent permanent, où la vie n’a pas encore réellement commencée. Une condition qui peut durer des années.

Cette précarité causée par le régime frontalier affecte largement ceux qui se déplacent sans autorisation. Ils composent en grande partie les luttes pour la liberté de circulation mais ces luttes impliquent aussi de nombreuses personnes munies de papiers, des citoyens de pays riches bénéficiants du régime frontalier. Une minorité de ces personnes sont devenues» les sujets du régime frontalier et ont dû faire face à ses effets de contrôle. De nombreux militants munis de papiers, impliqués dans des luttes dans des endroits comme Calais et Vintimille en Italie, ont été interdits dans certains pays européens. Leurs noms ont été ajoutés dans les bases de données des « fauteurs de troubles connus », et ont rendu leurs futurs voyages à travers l’Europe difficiles. Ils doivent faire face à des interrogatoires, à des amendes et aussi parfois à des peines de prison. La légalité de ces interdictions est, au mieux, vague, mais les effets permanents de cette marque noire dans une base de données sont quant à eux durables. Un certain nombre de militant·e·s se trouvant dans cette situation conteste actuellement la légalité de ces interdictions.

AU-DELÀ ET MALGRÉ LA FRONTIÈRE

Le fait de se focaliser sur les mouvements de population à la frontière peut nous brosser un tableau de la situation privé de lutte politique. Ce n’est pas pour nous une représentation adéquate de la réalité. Autant la frontière contemporaine est une arme sophistiquée et multiforme contre la libre circulation, autant le régime frontalier est un produit de la résistance et de sa subversion. Le régime frontalier ne change pas de lui-même, il est forcé de s’adapter à des stratégies en constante évolution. Le contrôle est là parce que les personnes continuent de se déplacer en dépit de contrôles déjà existants conçus pour les arrêter. De nouvelles stratégies sont adoptées et les personnes trouvent alors différentes façons d’échapper aux contrôles. Le contrôle répond par de nouvelles stratégies de capture. Les gens réagissent. Et le processus se poursuit.

Les personnes qui se déplacent sans autorisation résistent donc activement au régime frontalier existant et ne restent pas seulement des victimes passives emportées dans son sillage. Le régime frontalier est forcé de s’adapter en raison des actions. Cela inclut les actes organisés et visibles, expressément « politiques », de personnes avec et sans papiers (les nombreuses manifestations, protestations, grèves de la faim, veillées et marches). Mais le plus souvent, ces actes sont des stratégies quotidiennes de non-subordination invisibles et d’évasions silencieuses : l’entretien des maisons sûres dans les villes et les villages sur les itinéraires de voyage à travers le continent ; les groupes WhatsApp qui partagent des informations sur les meilleurs itinéraires de voyage ; le partage des ressources et des informations,… De telles actions créent souvent des moments d’autonomie qui permettent aux personnes de continuer à se déplacer de manière « inappropriée » ou non autorisée. Ils facilitent l’échappement au contrôle. En cela, ils constituent une force créatrice qui remodèle continuellement un régime frontalier qui cherche à les capturer et à les discipliner.

UNE POLITIQUE DE LA SUBVERSION QUOTIDIENNE

Les personnes qui réalisent ces évasions silencieuses ne se constituent pas comme un mouvement social au sens traditionnel. Il n’y a rien à voir, pas d’opinion à qui s’adresser. Souvent, cette partie de la lutte pour la libre circulation n’est même pas considérée comme une pratique politique. On considère de manière générale la politique comme un jeu de pouvoir intentionnel et collectif or ces actions ne sont pas (ou rarement) collectives ou publiques. Même l’intention de provoquer un changement politique fait défaut. Les migrants ne viennent pas à Calais ou à Athènes par acte politique, ils viennent pour continuer de bouger. Ici le changement politique est, dans une large mesure, involontaire.Il nous est donc difficile de penser que la mobilité des migrants est intrinsèquement politique; si ce que nous considérons comme politique est une activité intentionnelle. Ces actes quotidiens d’évasion sont souvent moins valorisés que les pratiques plus expressément « politiques ». Ils passent souvent inaperçus en tant que résistance de la part du mouvement lui-même.

Pourtant, ces nombreuses micro-résistances et ces subversions quotidiennes, même banales constituent le moteur principal du changement structurel du régime frontalier. Nous devons apprendre à mieux reconnaître que les luttes pour la liberté de mouvement se déroulent aussi bien au niveau de la vie de tous les jours, que dans les actions politiques, les manifestations et les communiqués de presse. Les frontières changent, elles se brisent en un kaléidoscope d’effets et posent de nombreux défis aux luttes pour la liberté de circulation. Des luttes qui se déroulent tout autour de nous, pas seulement dans des endroits comme Calais, mais juste devant nos portes.

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