Les Féminismes dans la lutte contre le libre-échange

Parler de la place des femmes et des minorités de genre dans les luttes contre les accords de libre-échange (ALE), c’est parler d’un angle mort. Comme militant·e·s, nous avons conscience que ces accords sont néfastes pour la démocratie, pour l’agriculture ou encore pour les travailleurs, on sait moins en quoi ils affectent particulièrement les femmes à travers le monde. Certes, les traités de libre-échange concernent tous les citoyens, mais leurs effets s’exercent différemment en fonction des différentes oppressions vécues par les personnes minorisées.

Quand on s’attarde sur les conséquences négatives des ALE, on note d’ailleurs assez vite que les femmes sont touchées plus durement et que ce sont souvent elles qui se mobilisent contre les conséquences directes de ces accords : santé des enfants, montée du chômage rural, accroissement de la faim, inégalités, dette des ménages. Nous devons reconnaître cette spécificité et apprendre de nos erreurs. Ce texte est une invitation à mener un travail d’analyse féministe du libre-échange et à l’inclure dans nos luttes.
Quel est l’objectif commun derrière ces différents types d’accords ? Notons tout d’abord, que les mots accords,  échanges , transnationaux , traités, bilatéraux, qui nous servent à mettre des mots et des images sur la matérialisation de l’économie globalisée, sont des chimères puisqu’on est face à des traités négociés dans la plus grande discrétion, souvent signés et ratifiés après des mois de pression entre des partenaires inégaux sans remise en cause possible ou presque. Ces traités ont comme vocation à inclure tous les aspects de la vie sociale, économique, culturelle dans une logique capitaliste d’échanges globalisés. Selon Garciela Rodriguez (de l’institut brésilien EQUIT – genre, économie et citoyenneté globale), ils tirent également profit de l’avantage comparatif issu de l’inégalité hommes-femmes à travers le monde.

Pour les défenseurs du néo-libéralisme, ces accords seraient positifs pour les femmes, ils leur permettraient d’avoir accès au marché du travail, de participer activement à la vie économique, sociale, culturelle et politique. On voit ici pointer le nez d’un féminisme libéral qui considère la mise à l’emploi comme émancipateur. Les femmes gagneraient donc à sortir du domicile qui les enferme et elles éviteraient de la sorte toutes les oppressions liées à la place qui leur est assignée dans la société. Or si on regarde de plus près les prétendues créations d’emplois générées par les ALE et les investissements sur lesquels se concentrent les accords, on remarque qu’ils sont réalisés principalement dans le secteur de l’extraction, vers les grandes plantations agricoles dédiées à l’exportation et vers des zones franches comme celles qui existent au Mexique situées à la frontière avec les États-Unis.

Les conditions de vie et de travail dans ces zones franches furent mises en lumière après le tremblement de terre du 19 septembre 1985 qui dévasta un quartier entier d’usines textiles dans une maquiladora (zone franche mexicaine). Après ce drame, qui donna son nom au premier syndicat de femmes des maquiladoras, on découvrit des travailleuses non déclarées et sans droits dans des usines clandestines, qui trimaient pour un salaire de misère à un rythme de travail effréné.

Trente ans plus tard, Sin Embargo, un média d’investigation à dresser le portrait actuel des maquiladoras : rien ne s’y est amélioré, la situation est même pire. Pour faire face à la concurrence des pays asiatiques, il y a toujours moins d’ateliers déclarés. Le fait que bon nombre d’ateliers de confection ne soient pas officiels, entraîne directement une précarisation des femmes qui travaillent sans contrat déclaré et pour un salaire en deçà des standards nationaux. Si l’on se penche sur le profil de ces travailleuses, on apprend que ce sont des femmes issues d’une immigration intérieure au sein du pays, qu’elles viennent souvent de la campagne, souvent mères célibataires avec un faible niveau scolaire.

Un autre élément à prendre en compte si l’on veut faire une analyse féministe du libre-échange c’est le travail domestique des femmes, ce que la théorie féministe appelle le travail reproductif (travail ménager, éducation, santé, gestion financière des ménages). Ce n’est pas parce que les femmes sont intégrées sur le marché du travail qu’elles n’ont plus cette charge du travail domestique. Si la division du travail productif/reproductif n’est pas remise en cause, cela provoque une multiplication de la charge de travail pour les femmes. L’entrée massive des femmes sur le marché du travail entraîne une féminisation de la pauvreté, une montée et une accélération de la charge de travail globale des femmes.

L’une des définitions de la globalisation que je préfère est celle de Starhawk, sorcière écoféministe, dans son livre « Quel monde voulons-nous ? » : « L’ensemble de ce que nous nommons globalisation suppose la destruction du lien avec notre environnement. Le système économique capitaliste global a forcé des millions de personnes à se déplacer. Il a besoin d’une force de travail faite de gens mobiles et faciles à remplacer, qui peuvent être recrutés si la demande pour un produit est élevée, et renvoyés ou transférés ailleurs quand elle est basse. (…) toute l’idéologie de l’efficacité et de l’intégration vise à justifier un système économique dans lequel aucune région n’est autosuffisante, dans lequel les ressources du globe tout entier sont disponibles sans contrainte pour les entreprises qui souhaitent les exploiter et dans lequel le monde entier est un seul et vaste marché. Les multinationales et les entreprises sont elles aussi déplacées — elles ne sont plus liées à, ou responsable devant, quelque communauté locale que ce soit. Elles sont libres de prendre, et de laisser lorsque les règlements locaux deviennent trop coûteux ou la main d’œuvre trop exigeante. »

J’aime bien cette définition de Starhawk, car elle illustre selon moi le principe de destruction des communautés inhérent aux traités de libre-échange : destruction des liens humains par le déplacement des personnes, majoritairement des femmes qui portent les communautés, mais aussi destruction des liens entre l’humain et l’environnement. Les communautés ne sont plus à même de lutter pour leur environnement, car elles ne sont plus suffisamment fortes et elles n’ont plus d’interlocuteurs à rendre responsables de la destruction des liens humains et environnementaux. C’est là où l’on retrouve tout le cynisme des conséquences dramatiques du libre-échange : une impossibilité de lutter directement et frontalement, de nommer les responsables et de les combattre.

Au Brésil, le Mouvement des Sans-terre (MST) tente d’adresser ces questions. Les femmes de ce mouvement font face à l’accaparement des terrains agricoles pour des projets agro-industriels, au détriment de l’agriculture paysanne et vivrière dont elles détiennent pourtant une partie du savoir. Le MST est un mouvement porté par les communautés qui connaissent leur environnement, ce qui fait d’elles et d’eux des personnes capables de porter leur lutte et d’y apporter des solutions.
Concernant la destruction des communautés de vie, il nous faut aussi parler du rôle des privatisations et de la dette. Les libéralisations mises en place dans le cadre des traités ont entraîné une diminution voire une disparition des services publics, notamment en lien avec la santé et l’alimentation. Disparition à laquelle les femmes ont dû palier, et bien que la dynamique de privatisation soit mondiale, elle a particulièrement touché les pays dits du Sud, entraînant la migration des femmes du sud vers le nord, ou à échelle nationale des campagnes vers les villes.

Concernant la dette, Luci Cavallero et Verónica Gago, toutes deux activistes féministes argentines, ont rédigé une analyse féministe du système de la dette qui peut se résumer de manière non exhaustive de la sorte : « Le néolibéralisme a trouvé une autre manière de s’imposer : par la création de dettes publiques et privées : d’un côté les états sauvent les banques et pratiquent ensuite des politiques d’austérité et d’un autre, les privatisations et les coupes dans les services publics poussent les individus vers la création de dettes privées, de crédits. » Les personnes les plus durement touchées par ces dettes sont encore une fois les femmes, elles le sont de manière systématique, selon toute une série de principes dont j’ai parlé avant : travail domestique gratuit, migration forcée, travail dans les zones franches, destruction des communautés, etc. Et notamment, car ce sont elles qui gèrent les budgets des familles et des communautés.

Quelles sont donc nos pistes pour lutter contre ces accords, d’un point de vue féministe ? Dans « La révolution féministe », Aurore Koechlin théorise une quatrième vague du féminisme en tant que réponse aux attaques du patriarcat sous le système capitaliste. Au départ de l’Inde en 2012 et de l’Argentine en 2015 avec le mouvement Ni una menos, des femmes s’organisent localement pour monter des grèves contre des enjeux globaux : inclusivité des minorités de genres, lutte contre les féminicides, revendications anticapitalistes, anti-globalisation et liées à la visibilisation du travail domestique. Les grèves de femmes sont autant de réponses aux attaques du système économique mondial. Pensons global, agissons local. C’est aussi une théorie que l’on retrouve dans l’écoféminisme politique : repenser les rapports de domination, recréer du lien entre l’environnement et l’humain pour penser les luttes dans leur globalité, et se réapproprier, en tant que femmes, ce dont nous avons été dépossédées.

Par Zoé

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