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Les violences policières ne connaissent pas le confinement

Entretien croisé avec Yasmina (Quarantine Watch) et Anas ( Joc Bruxelles, Nouvelle Voie Anticoloniale).

Alors que nous vivons un contexte de confinement et de crise sanitaire sans précédent, la gestion policière de l'espace public est remise en cause suite à une série d'actes d'intimidations et surtout face à la tragédie qui a conduit à la mort d'un jeune bruxellois, Adil. Dans cette interview croisée avec Yasmina (Quarantine Watch) et Anas ( JOC Bruxelles, Nouvelle Voie Anticoloniale) nous avons voulus faire le point sur les violences policières et les luttes afférentes . Cette crise sanitaire nous impose également un climat sécuritaire bien particuliers que nous avons évoqué à travers la pratique de la délation et de son contre-pied, l'auto-défense sanitaire.

Est-ce que, Yasmina, tu peux nous présenter le dispotifif « Quarantine Watch » dont tu es à l’initiative ? 

Yasmina : Quarantine Watch est une veille démocratique qui rassemble des informations et témoignages sur le respect des droits humains, des droits sociaux et des libertés individuelles malgré les mesures urgentes du gouvernement d’exception. Pour protéger et continuer de faire avancer nos droits, y compris pendant la période de confinement. C’est une page Facebook (avec toutes les limites éthiques et politiques que cela comporte ; d’ailleurs, gros besoin de soutien pour contourner les limites de l’algorithme et diffuser les publications parfois shadow-ban) qui traite des questions de justice sociale avec un point de vue féministe, antifasciste et décolonial. Au tout début de confinement, des premiers faits alarmants sont apparus dans la presse et je me suis dit qu’il fallait rassembler les choses quelque part en ligne et prendre part à un effort collectif de veille démocratique. Je me doutais bien qu’on allait tous légitimement s’inquiéter pour nos droits et libertés, de manière individuelle ou sur des groupes, alors l’idée c’était d’éviter d’empiler les mauvaises nouvelles avec défaitisme sur cette page, mais de systématiquement mettre en évidence les résistances individuelles et collectives pour nous encourager à plus de résistance encore et, j’espère, mobiliser aussi de nouvelles forces peu ou pas encore sensibilisées.  

Pensez-vous que le confinement ait provoqué une situation spécifique par rapport aux violences policières ? 

Anas : Nous pressentons l’existence d’une présence policière beaucoup plus prégnante. En effet, l’espace d’occupation territoriale de la police a été exacerbée par la conscience d’une vulnérabilité collective des corps au Covid-19. Cette vulnérabilité inégalement partagée en fonction des rapports de classe, de genre et de race, installe une légitimité univoque d’occupation du corps policier dans l’espace public. Ce dernier faisant partie de la membrane étatique titulaire de la prérogative légale de déplacement continu, instruit une violence systémique d’inoccupation des corps dans l’espace socio-public. Une stimulation de l’ordre sécuritaire est effectivement à noter depuis le début du confinement. Cependant l’expérimentation des violences policières restent en cette période le monopole des quartiers populaires bruxellois. Meurtre, arrestations, contrôles abusifs sont l’apanage de vie conditionnée à la mort sociale. Nous pouvons dès lors parler d’un continuum endo-colonial dans l’expérience des violences policières. En outre, la valeur exceptionnelle des mesures de sécurisation instituée en cette période de confinement (notamment la loi autorisant les visites domiciliaires en cas de menaces graves à la vie ou à l’intégrité physique des personnes) n’est absolument pas avérée. En effet, cette loi du 19 juillet 2018 – qui n’est qu’une modification de l’article 27 sur la fonction de police, définie un contexte d’usage permanent d’une matrice juridique dites exceptionnelle. Depuis l’émergence des attentats, une permanence de l’état d’exception est à observer pour un pan conséquent de la population. Plan Canal, Plan Medusa II, violentent vitalement les possibilités de déplacement et d’existence d’une part conséquente des oublié.es dans notre pays.  

Yasmina : Je ne dirais pas que l’on a complètement basculé dans le sécuritaire, cela reviendrait à dire que l’on a perdu et serait indécent vis-à-vis des personnes personnes qui luttent sous des régimes autoritaires. Ce serait un constat d’échec alors que c’est au contraire le moment de se mobiliser et de se rendre compte que tout n’est pas perdu. Même si dysfonctionnel, on jouit encore d’un dispositif démocratique malgré les inégalités, les atteintes aux droits et la répression. Cette crise est une sorte de révélateur pour certaines personnes. Les prises de conscience suscitées par les témoignages qu’on reçoit et diffuse sur Quarantine Watch sont éloquentes. Ce sont aussi des témoignages de personnes qui, auparavant, n’avaient jamais pris position sur les violences policières, par exemple. Ils et elles se rendent compte avec stupéfaction de la menace répressive réelle dès lors que l’on sort du rang et que l’on remet en question l’ordre social et le pouvoir.  Des citoyen·nes ont affiché à leurs fenêtres des messages autant liés à la Santé en Lutte qu’à la mort d’Adil. Ces personnes ont reçu des intimidations policières, des visites domiciliaires. On sent bien que dès que l’on est dans une revendication qui s’organise et que l’on croise les luttes, même symboliquement, on dérange déjà trop le pouvoir. La petite machine répressive se met en marche, mais rapidement quoi. Peut-être pas avec une violence inouïe tout de suite, et on a encore la possibilité de pouvoir la contester, mais cette rapidité surprend les personnes qui se mobilisent pour la première fois autour des questions de justices sociales. On peut aussi imaginer que les gens prennent davantage le temps de s’informer en période de confinement. Il faut espérer que cette recherche d’information amène un maximum de prises de consciences par rapport aux discriminations. Pour cela chacun-e peut faire sa part, s’informer avec soin, mais aussi informer avec pédagogique, veiller à ne pas laisser l’espace numérique et les réseaux sociaux aux seules mains des fachos ou de ceux qui, même à gauche, bavent sur les régimes autoritaires. 

Des citoyen·nes ont affiché à leurs fenêtres des messages autant liés à la santé en lutte, qu’à la mort d’Adil. Ces personnes ont reçu des intimidations policières, des visites domiciliaires.

Adil, un jeune de 19 ans, est décédé ce 10 avril après avoir été percuté par une voiture de police à Anderlecht. Comment avez-vous vécu sa mort ?

Anas : Cette mort ne représente aucunement une surprise pour moi ! En effet, au regard de la puissance mortifère du corps policier, il ne s’agissait que d’une question de temps avant qu’un décès ne nous soit parvenu. Cette capacité légitime de destruction des corps nous astreint en tant que militant.e.s à appréhender ces morts comme relevant d’un modus operandi systématicisé. L’appréhender ainsi, nous permettra d’analyser les rapports de pouvoir concrets donnant forme et structure à ces meurtres policiers. Après Mehdi, Adil manifeste la destinée de corps soumis à la nécrophilie structurelle de nos états modernes. Les parallèles à mettre en évidence entre ces morts sont tellement évidents que nous pouvons affirmer la relation consubstantielle entre meurtre policier et identité de race. Par le dispositif policier du meurtre, il s’agit de dévitaliser la performativité identitaire de corps en les confinant dans un réseau de proximité d’avec la mort. La mise à mort de Adil et de Mehdi n’est que le point nécropolitique le plus obscur d’une situation d’embrasement général. 

Yasmina: Le fait de ne pas être surprise que la première victime soit située de cette manière-là, n’empêche évidemment ni la colère, ni une profonde tristesse. C’est terrible pour la famille, pour la communauté qui l’entoure plus directement mais aussi pour toute la communauté humaine. Le fait qu’il n’y ait pas d’étonnement, cela ne revient pas à banaliser l’horreur. 

Quel retour faites-vous sur les émeutes qui ont suivi l’annonce de son décès ?

Yasmina : Ce n’est pas simple. La colère de ces jeunes est moralement légitime. Qu’elles s’expriment de cette manière ou d’une autre, qu’elle soit politiquement structurée ou pas, elle naît d’une injustice profonde. Et dans tous les cas, ce sont eux qui vont en prendre plein la gueule, c’est cela qui m’inquiète. Nous ne sommes pas organisé·es pour faire face à une répression massive. Le racisme structurel freine énormément l’empathie d’une communauté plus large pour protéger ces jeunes également touchés par la pauvreté, souvent relégués et ségrégués à l’école. Je n’irai jamais encourager des jeunes à faire émeute même si je les comprends et je déteste l’instrumentalisation de la colère et la romantisation de la violence ; les révolutions sont violentes, toute violence n’est pas révolutionnaire. L’émeute dit aussi beaucoup sur la militance et les outils politiques. Là-dessus, on a un gros travail qui n’a pas été fait. Les outils politiques ne sont pas suffisamment arrivés dans les mains de ceux qui doivent prioritairement y avoir accès. Avec Anas, on a essayé d’organiser quelque chose qui puisse tenir et mobiliser tout en tenant compte avant tout de la douleur qui entoure cette mort. On a veillé à ça en étant à l’écoute des familles et en relayant leurs souhaits. L’enjeu pendant cette période de confinement, c’est que le nom d’Adil et l’injustice qui a conduit à sa mort, ne tombent pas dans l’oubli. C’est déjà difficile comme combat à la base, mais ça l’est encore plus avec ce confinement. La mobilisation est d’autant plus importante si on veut que la lumière soit faite sur cette histoire. Il ne s’agit pas de faire de la vindicte populaire et encore moins, de prétendre que la justice doit se faire au coin de la rue. Il s’agit de veiller à un contrôle démocratique, massif et collectif, afin que la police réponde de ses actes et que la justice donne des réponses sur cette affaire. On a toutes les raisons de se poser des questions quant aux respects de la proportionnalité dans cette intervention policière puisqu’elle a mené à la mort.

Anas : Dans le cas de la mort d’Adil, c’est tout l’appareillage politique d’un racisme ingéré et institutionnalisé qui est venu accroître la possibilité d’une mort physique trouvant source dans la mort sociale quotidienne. Précarité, chômage de masse, discrimination à l’embauche, définissent les contours de vie d’une sous-humanité cliente prédestinée à la mort policière.

Habituée à alimenter les statistiques inquiétantes des populations marginalisées (décrochage scolaire, délinquance, etc.) , la jeunesse racialisée a fait émerger « un devoir de haine » s’opposant  à leur irréductible condition de sous-humain. Émeute, voiture brûlée, fourgon de police pris d’assaut, autant d’actions teintées de cette colère trop souvent dénigrée voir niée. Lorsque celle-ci finit alors par s’exprimer dans l’espace public, c’est sous la forme d’actions proto-insurrectionnelles, de celles qui prétendent pour un temps, renverser les rapports de force, gagner la rue. Car si la police est le bras armé de l’État, et si l’État me tue, quand la police recule, c’est l’état qui recule. Quand les rares policiers arrivant à être traînés devant les tribunaux, finissent systématiquement relaxés, c’est dans ces quelques mètres de rue libérée, que l’on pense trouver la justice et la dignité. Cette volonté de sortie des linceuls de l’indigne est à inscrire à mon sens dans ce que James C. Scott nomme l’infrapolitique ou arts de la résistance « cachée » des groupes sociaux subalternes. Ces modulations d’une économie-pratique du politique déconnecté des modes de contestation usés par le champs militant se retrouve dès lors dépourvue de reconnaissance institutionnelle et militante. Il est à mon important de pouvoir reconnaître la consistance éminemment politique de ce « devoir de haine » et ses incidences effectives dans la compréhension de tous les leviers de lutte.

Dans le cas de la mort d’Adil, c’est tout l’appareillage politique d’un racisme ingéré et institutionnalisé qui est venu accroître la possibilité d’une mort physique trouvant source dans la mort sociale quotidienne

Un jour après la mort d’Adil, une vidéo commence à circuler sur le net. On y voit deux policiers danser avec des habitants de Woluwe-Saint-Lambert qui ne respectent pas la distanciation physique. Le contraste entre ces deux séquences est assez frappant. Comment expliquez-vous cette différentiation de traitement entre les quartiers aisés et populaires de Bruxelles ?

Anas : Ce traitement différentiel répercute simplement plusieurs siècles d’une généalogie de l’exploitation. En effet, sédimentation spatiale des inégalités raciales, conditions matérielles impropres à la réalisation d’un confinement salvateur (appartements trop exigus, ni terrasse ni de jardin) sont les situations sociales des populations victimes de cette hyper-sécurisation. Ces zones géographiques où le non-respect des règles de confinement semble susciter les réactions les plus sévères et les plus disproportionnées, ne sont dès lors pas caractérisées par une maîtrise sécuritaire exceptionnelle mais par une immanence dans le champ social du contrôle sécuritaire. Cette caractéristique de la société de contrôle (Deleuze) qui marquerait une indistinction entre les mécanismes de gestion des corps et le métabolisme normatif de la vie, impose vraisemblablement selon les facteurs raciaux une différence structurelle fondamentale.  Alors qu’il est question à Woluwe Saint-Lambert de personnes en situation de confinement supportable, un cadre permissif de sortie est installé, permettant à ces populations exposées à la bienveillance systémique de profiter d’une expérience unique, d’une société écocide partiellement à l’arrêt. Il est dès lors inacceptable de soumettre et de verbaliser des rues issues du croissant pauvre bruxellois, sous prétexte d’incivilité endémique. Ces personnes issues du croissant pauvre sont soumises à des facteurs de comorbidités qui expliquent ces nécessaires bulles de sortie. Inaccessibilité aux soins de santé, problèmes de santé récurrents, impréparation des autorités en termes de protections (masques, etc.), surexposition au Covid-19 liée au nécessaire maintien des logiciels d’activité essentiels. De façon transversale, cette division du travail, oppose une population soumise à un confinement bénéfique et une autre soumis aux contraintes de la mort sociale des contrôles policiers à répétition. 

Yasmina : Toutes les discriminations qui préexistaient à ce confinement continuent à avoir cours et elles s’exaspèrent. Concernant le genre, les violences domestiques et conjugales augmentent considérablement. Le nombre d’appels à la ligne d’urgence 0800 / 30 030 a doublé et les places manquent cruellement dans l’hébergement d’urgence. Beaucoup de revendications doivent être activées pour qu’au-delà du confinement on mette sur la table ces problèmes. Il faut réclamer une justice sociale pour toutes ces personnes discriminées, pour les femmes, pour les personnes sans-papiers et faire avancer toutes les causes ensemble. C’est un gros travail mais les luttes se renforcent mutuellement, on a tendance à l’oublier.  

Est-ce que vous ne pensez pas que la police a peur, qu’elle est dans l’incertitude tout comme nous, qu’elle navigue à vue par rapport à la situation ?

Yasmina : On est dans une période, depuis le début du confinement, où cela va très vite, où l’information change d’un jour à l’autre, où l’attitude des autorités varie aussi : sur les mesures sanitaires, sur les décisions improvisées, sur la communication politique et policière. La confusion devient norme. La police obéit aux ordres d’un pouvoir qui met en œuvre une politique répressive et active un climat de dénonciation et de culpabilisation individuelle ; cela détourne notre regard des responsabilités politiques dans la gestion de cette crise. Récemment, j’ai vu au JT une intervention d’un chef de police sur Namur et la communication n’était pas du tout pacifique, elle était plutôt va-t’en guerre. Demain, on aura peut-être une communication tout à fait à l’inverse. On voit aussi circuler des screenshot un peu ridicules d’infiltrations policières sur internet visant à faire parler des jeunes supposés en lien avec les émeutes. On ne peut pas prétendre à une politique de proximité et en même temps souffler sur des braises avec l’idée d’en découdre. Il y a une solidarité dans ce corps de métier très hiérarchisé, des gens qui se défendent entre eux, ce qui est d’autant plus grave pour une institution publique étant un service à la population. Il y a des vents contraires :  une envie de pacifier les choses portées par des voix marginales dans une institution violente face à des têtes brûlées qui, comme d’habitude, soufflent sur les braises pour aller au conflit et jouer les cowboys. Au-delà de la question des violences policières, dire que la police fait mal son travail est sûrement une impasse, c’est le travail même qui lui est demandé et le pouvoir aux ordres duquel elle est tenue d’obéir qui est problématique. Les personnes qui travaillent dans la police obéissent aux ordres, on ne leur demande pas de réfléchir, mais on a aussi affaire à des prolétaires. On pourrait attendre qu’ils et elles se distancient massivement et fortement de l’ordre capitaliste qui, comme on le voit plus encore avec cette crise sanitaire menace notre survie ; on pourrait attendre d’eux qu’ils rejoignent les luttes sociales et contestent le pouvoir sans activer des discours et un vote d’extrême-droite… Si cette solidarité semble impossible, demandons-nous pourquoi, la réponse est assez évidente. 

Anas : Ce sentiment de peur qui soumet l’état policier en tant que sujet sensible me semble convertir les injustices systémiques d’une structuration policière sous le versant d’une police astreinte à un comportementalisme violent. En effet, en étudiant historiquement les processus de fabrication de la police, nous pouvons déceler une dialectique de la violence confectionnée par la raison d’état. Cette correspondance entre peur et police, fracture la composante structurelle de la police et l’envisage comme un agencement d’individu assujetti à des législations qui autonomisent les comportements. Or, il est toujours laissé le choix à un policier de ne pas faire appel à cette violence et de ne pas l’accepter en tant que produit d’une subjectivation profonde. Nous devons à cet effet considérer les violences policières dans leur dimension systémique et systématique selon les conditions raciales, sociales et genrées des personnes visées et ne pas tomber dans les méandres d’une anthropologie de la raison policière.

Ce 15 avril, le collectif Entre-Murs-entre-Monde a témoigné d’une tentative d’intimidation pour avoir affiché une banderole « Justice pour Adil – La police tue ». On remarque que l’intimidation devient une pratique récurrente de la police…

Yasmina : Il y a eu non seulement une intervention chez eux, mais aussi chez d’autres personnes. Il faut être solidaire également quand on sort de l’exigence de respectabilité qu’on voudrait faire peser sur les militant·es, voire pire sur les victimes. Dans l’affaire Adil, c’est l’indécence de bien vérifier si la victime n’est pas un voyou, de scruter ceci ou cela avec des obsessions racistes, alors que -bon sang ! – quelqu’un est mort. Pour les militant·es, les citoyen·nes, il s’agit de vérifier le contenu de la banderole pour qu’apparaisse seulement « Justice pour Adil », « Paix et pâquerette pour tout le monde », et surtout pas « La police tue » ou ce genre de choses. Cette politique de respectabilité, elle est grave, dégueulasse et indécente dans le cas d’Adil qui n’est plus là pour répondre. Si une affiche comme celle d’Entre-Murs-entre-Mondes suscite de la répression, c’est une atteinte non-négligeable à la liberté d’expression aussi. Le message ne dit à aucun moment : « Allez tuer un policier ». Elle ne peut être confondue avec un appel à la haine et à la violence. C’est une inversion du réel assez grave et qui menace la contestation sociale, et le contrôle d’une institution policière qui, qu’on apprécie ou pas son travail, reste une institution armée. Si face à une institution armée avec de telles prérogatives, il n’y a pas en face la possibilité d’une contestation sociale, il n’y a plus de contrôle démocratique. « La police tue » : oui, c’est vrai, il y a des crimes policiers. Si le fait de l’écrire engendre de la répression et qu’on la valide, on n’est très mal embarqué.

Anas : D’un point de vue légal, le droit d’afficher en principe des messages à sa fenêtre, relève de la liberté d’expression. Sur les façades, c’est plus discutable. Il peut exister des prescriptions urbanistiques qui imposent de respecter certaines règles en la matière. Toutefois si quelqu’un cherche à faire respecter ces prescriptions urbanistiques concernant un message politique comme celui de « Justice pour Adil », il doit également soumettre cette même exigence de traitement à l’ensemble des messages affichés pour éviter toute discrimination sous base d’une opinion politique. Modulation qui ne fait pas sens au regard de la pluralité des revendications qui devraient être éteintes et donc sujettes aux prescriptions d’une société autoritaire.

Yasmina : Le pouvoir intervient sur ce type de banderoles, mais que fait-elle de tous les messages de haine explicites racistes, sexistes, homophobes ? Ces messages racistes qui pullulent un peu partout avec des appels clairs à la haine, à la violence. Qu’est-ce que l’on a comme poursuite pour les policiers qui ont fait référence à la Gestapo lors d’une visite domiciliaire ? Qu’est-ce que l’on a comme poursuite pour les policiers qui ont proféré des insultes racistes lors d’une intervention devant le domicile des parents d’Adil en s’exclamant “bande de bougnoules” ? Quelle poursuite pour les policiers qui appellent leur collègue « my führer » dans l’exercice de leur fonction ? Ici, on a des messages avec un fond haineux et illégal. Les poursuites, on est en droit de les attendre et on va continuer de signaler ces faits. Il faut résister à l’intimidation en étant solidaires, même si on a le droit d’avoir peur. On n’est pas là pour faire les virilistes révolutionnaires, non plus. Les gens ont le droit d’avoir peur et de ne jamais avoir osé résister face à l’autorité en situation d’injustice. Il faut s’encourager les uns les autres et que tout le monde balance son affiche à sa fenêtre. Et surtout on évite de s’isoler et de s’exclure les uns des autres. 

Malheureusement, il n’y a pas que la police pour intimider, la presse a fait échos aussi d’un afflux de plaintes pour non-respect des règles de confinement provenant de personnes qui dénoncent leurs voisin·es.

Yasmina : Ce climat de dénonciation a été activé par les autorités. C’est le seul fait sur lequel on peut s’appuyer et contre lequel on peut lutter. On devrait massivement s’opposer à ce que ce climat soit validé et encouragé par les autorités, et relayé dans les médias comme quelque chose de positif. Bien sûr, si les gens dénoncent, c’est que ce réflexe préexistait. On n’a pas attendu le confinement et puis c’est un réflexe humain. Moi-même, je ne suis à pas l’abri en toutes circonstances et en tout temps. On doit d’abord s’inspecter soi-même par rapport à tous les réflexes puants que l’on peut avoir. J’ai reçu beaucoup de témoignages concernant la délation dont celui de Virginie. Elle a reçu une visite domiciliaire de la police chez elle après dénonciation d’un voisin. Elle respectait le confinement. Le ton est monté avec la policière jusqu’à ce que cette dernière lui dise : « Je frappe encore bien à toutes les portes comme la Gestapo si je veux ». Cela a fait basculer Virginie dans une envie de témoigner. Elle nous a confié son témoignage et puis on a contacté des journalistes de la RTBF pour que cela soit répercuté. Sauf que dans la vidéo que Vews a faite, tout apparaît sauf cette sortie de la policière sur la Gestapo. C’est tordre le réel et l’amputer de la part la plus significative du témoignage. Une autre référence nazie a également été faite par un policier à Liège appelant son collègue “Mein Führer” lors d’une intervention rapportée par le Département de philosophie de l’Université de Liège. Aucun humour ne peut justifier cela dans un service public d’aide à la population. Ce ne sont pas des détails. 

Anas : Cette idée de délation me rappelle une thématique qui a été développée par le sociologue Zigmunt Bauman sur la société liquide. Il met en évidence la liquéfaction progressive des anciennes relations sociales, la société liquide viendrait par cet effet prolonger la description accablée d’une postmodernité combinant contrôle social, mutation technologique, précarisation montante et individualisme radical. C’est dans cet individualisme radical que cette idée de délation vient s’inscrire : je pose un contrôle total sur mon voisin sous prétexte que je dois me protéger moi-même. Ce n’est pas la protection collective qui pousse les personnes à proférer cette délation, mais c’est cette idée de protection à soi, pour soi. Les individus n’existeraient désormais qu’au travers de choix particuliers, d’une consommation personnelle de l’immunité et d’une reconnaissance des aspects de la société liquide.

On devrait massivement s’opposer à ce que ce climatde délation soit validé et encouragé par les autorités, et relayé dans les médias comme quelque chose de positif.

Les expert·es, les virologues, les épidémiologistes ont également en ce moment un pouvoir assez important sur nos libertés. Faut-il penser notre déconfinement à travers notre propre autodéfense sanitaire ?

Yasmina : Je suis mitigée. Dans une période où il y a plein de théories conspirationnistes souvent liées à l’extrême-droite (voyez les manifs anti-vaccins et anti-confinnement pro-Trump aux USA); je n’irais pas créer plus de défiance par rapport au corps scientifique. Ça me semble être une erreur politique grave en termes d’antifascisme. Je ne suis pas virologue. Je n’ai aucun grain de sel à mettre dans ce qui relève de la démarche scientifique, par contre la mise en œuvre des mesures sanitaires, on a plein de chose à redire et c’est politique. On voit bien qu’il y a des contradictions dans la mise en œuvre de certaines règles sanitaire, on voit bien que sur les masques, le discours a changé d’un jour à l’autre. Là-dessus, il y a une autogestion à mettre en place et ce n’est pas faire de la défiance par rapport au corps scientifique, au contraire, mais s’appuyer sur leurs voix et recommandations. On peut appeler les personnes à s’autonomiser, à se renseigner et à observer ce qui se fait dans d’autres pays, à développer des outils. Montrer que les gens s’auto-organisent pour gérer le confinement et sont capables de continuer au-delà. C’est justement se prendre en charge par rapport a des politiques qui n’ont pas pris en considérations les alertes de beaucoup de scientifiques et mis en danger la santé de tout le monde, en sacrifiant la vie des plus vulnérables.

Anas : La croyance absolutiste en une objectivité totale de la pensée scientiste m’effare quelque peu. En effet, toutes positions scientifiques sont à inscrire dans ses matérialités politiques et sociales afin d’éviter les contours d’une épistémologie autoritaire. Tous les virologues, épidémiologistes sont soumis aux lois de la nature et des rapports sociaux, ils ne sont aucunement des représentant.es démiurgiques d’une science fondamentale. La médecine moderne, dans sa manifestation cartésienne, a eu cette fâcheuse tendance à omettre les composantes sociales et politiques dans sa structure de base. Une méthodologie holistique prenant la mesure des incidences sociales dans les évolutions des données médicales est primordiale afin de construire un rapport relationnel entre les patient.e.s et les médecins. Cette proposition d’une autodéfense sanitaire permet la construction d’une intelligence collective et d’une intervention commune dans la gestion de cette pandémie. Il n’est dès lors plus question d’un clivage entre corps médicale compétent et sujets sociaux soumis aux règles de confinement et de sécurisation d’une biopolitique étatique.  

La situation de crise que nous vivons va-t-elle, selon vous, être mise à profit par les autorités pour consolider la société de contrôle ou bien va-t-on voir « fleurir » un changement positif dans l’après-Covid ?

Anas : L’idéalisme abstrait qui tendrait à pousser en la croyance d’une opportunité de reconfiguration totale de la société à la suite de cette pandémie me semble être assez problématique. En effet, la crise sanitaire, sociale et politique actuelle ne représente pas une anomalie du système-monde capitalo-centrée. Cependant, cette crise nous permet d’évaluer stratégiquement les possibilités de changement actif à des échelles microphysiques. La crise envisagée d’un point de vue stratégique permet selon Marx, de bouleverser le champ des possibles, d’observer les hiérarchies actives, de clarifier les antagonismes et in fine visualiser les espaces d’intervention politiques disponibles. Pour l’instant, cette intervention continue à avoir lieu quotidiennement à travers des réseaux de solidarité organiques qui remplacent subséquemment la politique d’un état volontairement désemparé. La pérennisation de ces leviers de résistance permettra sans doute de construire une utopie concrète et de surmonter les failles d’une société toujours plus encline à naturaliser les inégalités. 

Yasmina : Il semble qu’on se trouve à un tournant historique, maintenant personne ne peut prédire l’avenir. C’est impossible de deviner avec certitude ce que l’on a va trouver de l’autre côté du virage, par contre on peut le négocier ensemble. Ça va être d’autant plus important que les colères légitimes peuvent être récupérées de manière opportuniste. Face à un pouvoir qui oppresse tant de monde, c’est tellement facile de susciter de la défiance conspirationniste pour remporter l’adhésion des gens en colère. Si on veut que les mobilisations sociales ressemblent à quelque chose de démocratique, il va falloir être vigilant pour ne pas se retrouver avec de petits chefs, des gourous et pleins de sectarismes qui renforcent les fachos et le risque de basculement autoritaire. L’urgence est à la construction d’une force collective et démocratique, une mobilisation large, un gros mouvement de masse à l’échelle du pays avec une capacité de solidarité internationale, intransigeante sur les fondamentaux anti-autoritaires. Revendiquer la justice sociale ici et baver sur les régimes autoritaires ailleurs est une incohérence politique doublée d’une horreur morale. Il nous faut donc créer maintenant un rapport de force pour préparer un mouvement de masse, des manifestations, des grèves, soutenir les luttes des un-es et des autres sans se les réapproprier maladroitement. Il y a beaucoup de travail pour les personnes de bonne volonté,, maintenant. Avec Quarantine Watch, j’ai voulu montrer que des résistances s’organisaient, du simple témoignage à l’affichage aux fenêtres, des solidarités pour l’accès à la nourriture, aux soins et au logement à des prises de position sur l’espace numérique qu’il est urgent d’occuper. Ce genre d’actions sont parfois perçues comme dérisoires mais pourtant elles peuvent créer une force collective et avoir du poids, la preuve que cela sert à faire bouger les lignes, c’est que cela déclenche de la répression. Outre le risque de basculement autoritaire, il y a aussi le risque que ce mouvement n’ait pas simplement pas lieu, surtout face à la machine répressive déjà en route et qui passera à la vitesse supérieure. Il faut encourager chacun, chacune, visibiliser les résistances, éviter les petites querelles d’égo qui sont très pénibles entre militant·es. On doit être dans autre chose pour créer ce rapport de force numérique, solidariser les gauches et même, pourquoi pas, capter quelques libéraux qui reprendraient le sens des réalités durant l’opération. Et puis si un flic veut déposer les armes et nous rejoindre, il est aussi le bienvenu, tiens. L’espoir fait vivre.

Avec Quarantine Watch, j’ai voulu montrer que des résistances s’organisaient, du simple témoignage à l’affichage aux fenêtres, des solidarités pour l’accès à la nourriture, aux soins et au logement à des prises de position sur l’espace numérique qu’il est urgent d’occuper.