Dans la ville solidaire qui s’auto-organise

Nous sommes le jeudi 30 avril 2020. Pour la première fois depuis longtemps, nous n’irons pas manifester demain pour le traditionnel défilé du 1er Mai. Cela fait maintenant sept semaines que nous sommes confiné·es chez nous, sept semaines que nous n’avons pas revu nos proches et nos amis. Les rues du centre de Liège sont vides et silencieuses. On ne peut s’empêcher de se demander si, avant le confinement, ce centre-ville n’était pas déjà un peu vide, d’une autre manière. Comme si cette situation exceptionnelle n’était finalement que le prolongement d’une dépossession plus ancienne, que chaque crise exacerbe. Une fois les rues vidées des touristes et privées du bruit du shopping, les logiques et les contradictions de notre société se dévoilent pour ce qu’elles sont. Les flux marchands et de capitaux devaient à eux seuls, et exclusivement à travers le contrôle de son espace, nourrir la ville. Mais en quoi ces flux sont-ils aujourd’hui utiles pour prendre soin de ses habitant·es ? Avec une partie de l’équipe de l’Organise-toi, nous nous sommes promenés aux quatre coins de cette ville, à la rencontre de ceux et celles qui ont décidé que le monde d’après, c’est maintenant qu’il commençait. Et si nous avons pu observer quelque chose durant cette balade, c’est que la ville n’était pas aussi vide et silencieuse que ça, qu’elle était remplie de toutes ces solidarités, de ces liens et de ces échanges qui s’activent de manière autonome, bon gré mal gré les autorités.

Le parcours dans la ville

1° étape

Camping sauvage de sans-abris, Coteaux de la citadelle

Nous avons rendez-vous au pied de la nouvelle passerelle en bois qui relie le quartier Saint-Léonard aux Coteaux. Les Coteaux sont un espace presque champêtre sur le versant gauche de la vallée de la Meuse à deux pas du centre-ville de Liège. Nous y rencontrons Sophie Bodarwé, elle se trouve à côté d’un caddie plein à craquer sur lequel est posé un gros thermos de café. Philippe Mercenier nous rejoint peu après, il pousse une brouette remplie de bidons d’eau. Tous les jours, depuis le début du confinement, ils apportent trois repas par jour à la vingtaine de sans-abris qui ont installé leurs tentes dans les Coteaux. Ils nous y emmènent pour la distribution de café et de nourriture. Dans la montée, Philippe pousse ses cent litres d’eau et Sophie appelle, au fur et à mesure de leur avancée, les habitants des lieux à venir se servir en café et en denrée, c’est l’heure du brunch. À chaque fois, une discussion s’enclenche sur leurs besoins et leur santé. La nuit a été calme. Shiva, un habitant, se plaint quand même de sa voisine qui a gueulé jusque trois heures du matin, l’empêchant de dormir. Philippe propose de changer une tente abimée, Sophie sort de son sac, véritable caverne d’Ali Baba, les objets essentiels à la vie d’un camping de fortune : piles, briquets, désinfectants, sacs poubelles, serviettes hygiéniques… En redescendant vers la ville, nous leur posons quelques questions.

Comment se retrouve-t-on avec une brouette remplie de bouteilles d’eau dans les coteaux ?

 — Sophie : Suite à un appel de la ville aux premiers jours du confinement, j’ai récupéré un peu partout des assiettes et des couverts en plastique. J’ai finalement reçu plein de trucs à distribuer dont des cafetières et je me suis mise à faire du café. Je venais le distribuer, ici à côté de chez moi. C’est à ce moment-là que j’ai croisé Philippe pour la première fois. On a commencé à s’organiser.

— Philippe : Je suis à l’origine du Collectif wallon d’aide aux migrants. Nous organisons tous les mois un convoi à destination de campement de migrant·es. Nous sommes à soixante convois. On avait un convoi en préparation vers Calais et puis le covid est arrivé, Macron ferme les frontières, le convoi est bloqué.  Je croise Sophie. Pour faire court, le courant passe. Il y en a deux de plus : Marthe Moxhet et Stephane Riga. Ça a démarré comme ça. On est là depuis presque deux mois, on est à 3000 repas distribués. 

— Sophie : Et derrière nous, il y a plein de gens qui font à manger et nous donnent des colis. Il faut dire que les réseaux sociaux nous ont super fort aidées là-dedans. Personnellement, je n’ai jamais été bénévole dans l’aide aux sans-abris, j’ai juste activé mes réseaux d’amis. Les gens font à manger, amènent ce dont on a besoin, et nous, on distribue. Mon action bénévole est liée à la crise sanitaire. Ce n’était pas le cas avant.

Tu étais déjà active dans une initiative de quartier comme le Carnaval du Nord, est-ce que cela aide ?

 — Sophie : Oui, effectivement. J’ai dit tout de suite à Philippe : « On distribue le café et on va demander aux autres de faire des crêpes comme pour le carnaval ». Tu arrives à motiver le quartier en disant : « On a fait le carnaval il y a quinze jours, c’était une de nos toutes dernières grosses fêtes, on a eu la chance de pouvoir le faire, si vous voulez continuer à faire des crêpes, il suffit de poursuivre notre lancée ». De crêpe en cake, de cake en confiture, les colis sont arrivés pour être redistribués. Il y a les familles du quartier, des gens qui ont eu envie de faire à manger avec leurs enfants. Il y a aussi des associations culturelles qui sont en train de crever financièrement, qui n’ont pas d’aide et qui ont donné plein de trucs qui allaient être bientôt périmés. Ils auraient pu les utiliser entre eux, mais non, ils les ont donnés. Dans le campement, on distribue des chips, de la bière, mais de bonnes bières, qui rendent le truc plus cool. C’est pour ça qu’il y a une bonne ambiance même si parfois il y a des trucs trashs.

— Philippe : Extraordinaire solidarité du quartier et pas que. On reçoit aussi des repas ou des colis d’autres quartiers de Liège (Laveu, Thier à liège, Grivegnée, Outremeuse et j’en passe) mais aussi d’autres villes proches ou moins proches (Barchon et Charleroi chaque semaine depuis le début par exemple). À tel point qu’on refuse des propositions de repas venant du réseau organisé par la ville, on n’en a pas besoin. La solidarité suffit.

— Sophie : Et c’est plus simple à gérer. Avec la ville, c’est l’infrastructure de procédure bureaucratique. C’est super chiant. Tandis qu’ici, c’est hyper organique. Les choses arrivent, elles sont distribuées, on sait ce qu’on veut, on sait ce qu’il faut. C’est simple. D’ailleurs, la simplicité est un peu le truc qui me fait tenir depuis le début. 

— Philippe : Pour la petite histoire, quand la ville a installé un camp de sans-abris au parc Astrid, on leur a prêté les 50 sacs de couchage qui étaient au départ prévus pour les migrants de Calais. La ville vient de nous les rendre. Les autorités n’étaient pas préparées pour organiser quoi que ce soit. Au tout début du confinement, je me suis retrouvé à une réunion d’organisation avec le président du CPAS, il n’avait pas de masque. On est six à la réunion et seulement deux personnes avec un masque, moi et un médecin. Au point qu’un moment, le président du CPAS se dispute avec un sans-abri et ils se retrouvent à trente centimètres l’un de l’autre. Ils n’avaient pas conscience de la gravité de la situation. 

Vous avez d’autres objectifs qu’aider les sans-abris ?

 — Phillipe : Notre objectif est d’essayer que les habitants du camp aillent le moins possible en ville pour ne pas s’exposer au virus. Pourquoi vont-ils en ville ? Pour aller chercher du tabac, de l’alcool ou de la drogue. Le tabac et l’alcool, on peut leur en amener. J’aurais bien voulu étendre cette démarche au parc Astrid, on en a discuté avec la ville, mais elle n’était pas d’accord. On parle d’une ou deux bières par soirée. Quand on rentre chez nous, on boit aussi une bière. Ici dans les coteaux, depuis le confinement, ils boivent moins, ils fument moins. On a l’impression que ça tient la route même s’ils sont tous dans la merde. Il y a plus ou moins 25 personnes ici. Il faut les aider, le chemin et encore long pour certain.

Et l’après ?

 — Sophie : J’en parle déjà avec mes amis. Avec le déconfinement, on va arrêter de venir ici dans les coteaux, les SDF vont retourner en ville et recommencer à faire la manche. J’aimerai bien que la solidarité qu’on voit maintenant continue d’une autre façon. Que les gens trouvent une bonne manière de se relationner avec les autres, en donnant plus ou autrement.

— Philippe : La vraie solution serait de construire des logements sociaux.

— Sophie : La ville l’a annoncé, ils sont en train de travailler pour proposer des habitats collectifs… on va voir.

Est-ce que vous n’avez pas l’impression qu’on profite de votre bénévolat et que la ville se repose sur vous pour faire les missions qu’elle ne fait plus ?

 — Sophie : C’est certain ça. Mais pour moi, il y avait une urgence. Il y a eu beaucoup de gens impliqués. Il faut continuer cette forme de solidarité en circuit court !

— Philippe : Je te réponds oui et non. Ici, on connaît le terrain. Après le déconfinement, je vais prendre la parole sur l’incompétence du président du CPAS, sur l’incompétence de la Ville de Liège, sur l’incompétence lors de la distribution des repas, sur les jours qu’il a fallu pour ouvrir des douches et amener de l’eau au parc Astrid géré par les autorités alors qu’aux Coteaux, on amène 150 Litres d’eau tous les jours avec ma brouette.  Il faut une Commission d’enquête au niveau de la ville pour que tout ce que l’on a pu observer ici sur le terrain ne se reproduise plus.

2° étape

Camp « officiel » de la ville, Parc Astrid

Nous arrivons au parc Astrid en Coromeuse, plutôt en périphérie de la ville. Le parc est situé entre les berges de la Meuse et les voies rapides qui longent le fleuve. C’est ici que s’organisait le festival les Ardentes. Il fait calme et le soleil est présent. La ville de Liège a réquisitionné ce beau parc pour y loger des sans-abris sous tentes. À la vue du camp, Philippe ne décolère pas : « Dès le début, j’ai trouvé que le parc Astrid, ce n’était pas la solution. Ici il y a 75 sans-papiers et sans-abris. On a mis quinze jours pour trouver le robinet des douches. Je ne peux pas m’empêcher de faire le parallèle entre les coteaux gérés par des bénévoles et le parc Astrid géré par la ville. Dans les tentes que l’on a fournies aux Coteaux, on peut se tenir debout dedans. Ici au parc Astrid, ce sont de petites tentes rampantes de mauvaise qualité. Impossible de rester dedans sauf pour dormir. Ta gueule sur le sol, sans lit de camp. Pour moi, il fallait réquisitionner un hôtel. Mais pas possible pour eux. Après, on aurait dû les remettre à la rue. Si l’objectif c’était de les mettre dans l’environnement qui est le plus proche de leur quotidien de SDF et bien c’est réussi. Dans les coteaux, on essaye de faire le contraire, on relève la barre. Il y a du soleil là maintenant, mais au moment où la ville réquisitionne ce parc, il gèle la nuit. On aurait voulu quelque chose de mieux pour les sans-abris. Je trouve qu’ils méritent mieux. »

Témoignage vidéo, début de l’installation du camp au Parc Astrid

Témoignage de Christo, sdf au Parc Astrid, mai 2020

3° étape

Migrations Libres, ancienne clinique de l’Espérance, Montegnée

Nous avons rendez-vous dans une maison autrefois destinée à l’accueil de familles de personnes hospitalisées à la clinique de l’Espérance. Celle-ci a été vidée deux semaines avant le confinement suite au déménagement vers le nouvel hôpital du Mont Légia. Cette maison, gérée par des bénévoles, accueille maintenant des sans-papiers. Carine Gaul et Thierry Mùller, du collectif Migrations Libres, nous reçoivent dans une pièce qui a tout d’une crèche, lino et murs couleurs pastel compris. 

Comment est née le collectif Migrations Libres ?

— Thierry : Migrations Libres a été créé il y a maintenant deux ans par des personnes qui avaient envie de se lancer dans l’hébergement de personnes exilées et de renforcer la dynamique qui avait été initiée par la Plateforme d’hébergement citoyenne. La dynamique nous semblait intéressante à plusieurs titres. D’abord, la Plateforme touchait des gens qui n’étaient pas dans un cadre militant classique, elle mobilisait beaucoup de monde. Et puis, elle perturbait passablement le gouvernement de l’époque, dominé par la NVA et le MR, en provoquant des brèches et pas mal de tension en son sein. Cela nous a semblé plus efficace à ce niveau-là que les initiatives syndicales et autres qu’il y avait eu auparavant. Nous avons eu envie de nous impliquer, mais avec la particularité que nous étions, comme on dit maintenant, tous précaires. En gros, nous n’avons pas beaucoup de sous et nous ne vivons pas dans des habitations suffisamment grandes pour nous permettre de faire de l’hébergement. Nous nous sommes dit que ce serait bien de trouver un lieu associatif qui nous permet d’héberger plusieurs personnes à la fois et qu’il soit aussi géré collectivement. Cela nous permet de mutualiser les moyens : beaucoup de petits sous, ça peut faire des moyens suffisants pour se lancer dans l’hébergement. Nous avons trouvé un lieu associatif qui a prêté son dortoir deux fois une semaine par mois ; avec une cuisine équipée, des sanitaires et des douches. Nous avons testé la formule pendant trois mois et nous avons ensuite officialisé l’existence de notre hébergement collectif.

À côté de ça, nous avions aussi envie de mener une lutte politique au sens plus classique du terme, nous nous sommes associés à d’autres collectifs, comme la Voix des sans-papiers, pour des soirées d’informations juridiques, de sensibilisations politiques, de présences dans les manifs et d’actions dans l’espace public, pour essayer de remuer les choses autour des revendications qu’on porte. Ce sont les revendications classiques des mouvements de sans-papier c’est-à-dire la fermeture des centres fermés, la régularisation la plus large possible des sans-papiers, des couloirs sécurisés pour ceux qui veulent juste traverser le territoire, l’arrêt des rafles policières et des contrôles au faciès.  

La réflexion particulière que l’on voulait avoir et qu’on n’a pas encore vraiment eue parce qu’on a été pris par notre action, c’est de voir comment on peut construire des revendications communes entre précaires d’ici et précaires de là-bas. Nous avons aussi développé une réflexion sur notre pratique, la micropolitique de ce que l’on construit ensemble entre ceux qui ont des papiers et ceux qui n’ont pas de papier. Cela reste une question compliquée, mais majeure. Les manières de faire et de discuter des militants peuvent se heurter à d’autres manières de faire. Les sans-papiers participent aux assemblées générales et aux groupes de travail. Cette participation se fait avec beaucoup de difficulté, celle de la langue et des procédures de discussions collectives que les militants ont l’habitude d’avoir. Faire trois heures de discussion assis sur une chaise, ce n’est pas d’emblée donné à tout le monde. 

Vous pouvez nous expliquer ce qu’il se passe ici ?

 — Carine : Concrètement, il y a trois maisons qui sont dans la même rue, pas tout à fait l’une à côté de l’autre, mais presque. Elles accueillent depuis le confinement des sans-papiers. Le projet, ici, est un projet du réseau « Liège Ville Hospitalière ». (Dans la première maison, il y a huit garçons. Au milieu, c’est la maison la plus équipée, il y a deux dames avec un bébé. Dans la maison où l’on se trouve en ce moment, il y a quatre dames. Des bénévoles font les grosses courses et des repas sont apportés de l’extérieur. Il y a une infirmière qui passe régulièrement. Chaque maison à une personne responsable parmi les trois associations qui s’occupent concrètement du projet : le groupe de soutien à la Voix des Sans-Papiers, la Plateforme d’Hébergement citoyenne et Migrations Libres. Il y a une coordination générale et une coordination financière. L’idée au départ est de limiter les passages d’une maison à l’autre vu le confinement. On a essayé aussi de séparer les gens en fonction de critères pour qu’ils n’aient pas besoin de bouger d’une maison à l’autre.

Comment avez-vous trouvé ces maisons dont le propriétaire est un investisseur ? 

 — Carine : Le lieu d’hébergement que l’on avait a dû fermer ses portes pour raison de confinement. On s’est retrouvé chez nous et les migrants à la rue. Il y a eu une réflexion au sein d’un réseau d’associations et de collectifs, Liège ville hospitalière, qui est actif sur la question migratoire. Nous avons interpellé les autorités de la ville pour voir ce qu’ils pouvaient faire pour les migrants en cette période de confinement. Ils ont proposé de mettre tout le monde au campement du parc Astrid, sans-abris et migrants. Cela a été l’unique réponse de la ville. À ce moment-là, il gelait encore la nuit, je trouve ça délirant. Ils n’entendaient d’ailleurs même pas qu’il puisse y avoir des dispositifs différents pour les sans-abris et les sans-papiers. Et surtout, ils ne voulaient pas qu’apparaisse une politique différente. Il y a eu une négociation pour des femmes isolées, des sans-papiers qui ont des problèmes de santé et particulièrement exposé·es. Tout cela n’a abouti à rien.

— Thierry : Le groupe logement/hébergement de la plateforme Liège ville hospitalière a pris les choses en main. Nous avons été vers d’autres niveaux de pouvoir pour essayer d’obtenir un soutien. Nous avons demandé un lieu qui puisse accueillir 30 personnes, encadrées professionnellement avec un apport bénévole. Nous avons demandé l’ouverture de l’auberge de jeunesse qui est libre et complètement équipée, on a pensé aux internats, aux halls omnisports, aux infrastructures sportives, aux clubs de foot…. Nous avons suggéré tout ça aux institutions. Rien n’a été possible, même pas leurs centres d’hébergement. Les autorités ne nous ont donné aucune réponse positive pour un lieu. C’est le hasard qui nous a conduits à une solution. L’idée au départ n’était pas de faire le boulot à la place des autorités, mais de leur mettre la pression pour qu’elles fassent le boulot. Elles nous ont filé de l’argent dans le cadre d’un subside exceptionnel de la Région wallonne pour cause de Covid 19 et débrouillez-vous avec ça. J’ai lu l’interview de Paul Van Butsele, patron de la société immobilière Bluestone Invest qui a racheté la clinique de l’Espérance, de Rocourt et de Saint-Joseph. Il y explique que la clinique de Rocourt sera louée à Fédasil, celle de l’Espérance à la Croix-Rouge et celle de Saint-Joseph pour les patients du coronavirus en réhabilitation. J’ai tenté ma chance et j’ai eu Paul Van Butsele au téléphone. Il nous a proposé trois maisons à côté de l’hôpital de l’Espérance. Nous les avons visitées avec lui et nous avons dit oui tout de suite : les maisons étaient bien équipées pour accueillir des familles. Les institutions n’ont même pas voulu signer une convention ni être l’aval quand nous avons trouvé cette solution des trois maisons. Les grosses institutions internes à Liège ville Hospitalières, le Cal et Femmes Prévoyantes Socialistes (FPS- Associations Solidaris) ont accepté de signer. Tout le boulot est fait par les bénévoles : l’installation des résidents, les petites réparations, la gestion des équipes, les courses, les lessives, la nourriture, la supervision, le suivi des consignes sanitaires et médicales. Nous avons obtenu des masques grâce aux groupes de femmes de la Voix des Sans-Papiers.  

Comment en arrive-t-on à ce que des autorités s’en remettent à des associations pour gérer des problèmes de crise sanitaire ?

 — Thierry : C’est tout à fait dans la logique libérale, celle du partenariat « public-privé ». C’est dans leur logique. De plus, je pense qu’il y a une peur politique de dire qu’ils aident ce genre de personnes. Plus c’est discret, mieux c’est.

— Carine : On a trop laissé l’idée d’hospitalité à l’État et maintenant il n’y a plus grand monde qui sait comment ça marche. Il faut un peu tout réinventer. Comment on pratique la solidarité ? Comment tu accueilles les gens ? Quels problèmes cela pose ? Comment tu t’organises collectivement pour ça ? Tout doit être réinventé. Je ne pense que la solution est de dire : « Ouf l’État va prendre les choses en mains. Maintenant, on peut retourner chacun à ses casseroles et refermer nos portes. Rentrez chez vous, Mesdames et messieurs. » Je trouve que cela serait désastreux. La question de l’hospitalité, il faut qu’on l’intègre dans nos pratiques et il ne faut pas que l’on démissionne sur ces questions-là. Comment cela doit se faire ? Comment ne pas être le supplétif d’un ensemble de politiques migratoires qui restent dégueulasses ? Il faut des moyens publics mis sur la table, mais il ne faut pas que l’on retourne à une hospitalité bureaucratique. Cela ne peut pas fonctionner. La convention avec le propriétaire des maisons est jusqu’au 31 juillet. On serait bien tenté de prolonger l’expérience. On n’arrête pas d’avoir des demandes d’hébergement. On pourrait loger des dizaines de familles. Humainement, c’est très riche comme dynamique et comme projet. Cela remplit ton existence de façon très intense. 

4° étape

Atelier couture, quartier Saint-Walburge.

Marie Paule Wynants sort de sa maison. Elle est couturière bénévole et coordonne la confection au sein de l’atelier couture issu l’occupation de la Voix des Sans-Papiers. Nous allons nous assoir sur un banc dans le parc en face de chez elle. Spontanément, elle nous signale qu’elle était militante jociste dans sa jeunesse. Dans sa main droite, elle tient un masque.

— Marie Paule : Je suis pensionné depuis 10 ans et j’ai travaillé pendant 44 ans. Quand je me suis retrouvée pensionnée, j’ai voulu continuer une activité. J’étais aide-familiale, j’avais beaucoup de contact avec les familles en difficulté. Il y a quatre ans, je me suis impliqué dans l’atelier couture issu de l’occupation de sans-papier à Burenville. Au début, ce n’était pas évident. Il a fallu tout créer. Depuis maintenant un an, nous sommes un groupe de 22 personnes sans-papier et de 9 personnes bénévoles, dont un professeur de couture. Il y a un échange de savoir. On apprend l’une et l’autre. Nous avons des machines à coudre que nous avons achetées ou reçues petit à petit. Nous produisons aussi des choses qui peuvent se vendre. Cela fait un peu d’argent, la dignité passe par là. On produit des trousses d’hygiène, des petites lingettes réutilisables pour les bébés, des bavoirs, des capes de bain. On habille aussi des marionnettes liégeoises en tissu africain… C’est joli, on espère en vendre. Chaque mois, nous pouvons redistribuer l’argent de nos ventes aux personnes qui ont travaillé. L’idée est d’arriver vers un salaire. Nous avons déjà un nom « Atemos » pour Atelier du Monde Solidaire. C’est en construction. On discute des objectifs.

Qu’est-ce qui a changé avec la crise sanitaire ?

— Marie Paule : Depuis le confinement, nous travaillons chacune chez nous. Sur internet, on a vu, les tutoriels et des appels à fabriquer des masques. On s’est dit : « Pourquoi pas ! » C’est allé très vite. On a commencé à couper le tissu, à se mettre d’accord sur les techniques de fabrication, à réfléchir sur comment on allait être autonome chacune. On a distribué les machines de l’atelier pour que chacune puisse travailler. Depuis, nous coupons, nous cousons et nous produisons des masques ; des centaines par jours. On a commencé à vendre les masques à 3 euros et puis on s’est rendu compte qu’il fallait aussi protéger celles et ceux qui n’en ont pas les moyens comme les sans- papiers, et on a lancé le « prix libre ». Par notre action, nous voulons faire connaître la réalité des sans-papiers et montrer que celles-ci sont impliquées dans la vie de notre pays et qu’elles veulent être reconnues pour ça. Ces couturières sans-papiers protègent la population, mais qui les protègent, elles ? 

On travaille depuis sept semaines maintenant, tous les jours, sans relâche. On ne peut pas travailler gratuitement. Il faut de la dignité pour tous et la dignité pour tous passe par un salaire. On a eu des demandes de travail gratuit. On ne peut pas demander aux personnes qui n’ont rien de travailler pour rien. Moi je peux faire du bénévolat, j’ai ma pension qui tombe tous les mois, mais demander à des gens qui n’ont rien de faire du bénévolat, c’est de l’exploitation. Le confinement est très dur, il y a les enfants et il faut travailler parfois la nuit. Mais, elles gardent toutes l’espoir que demain sera meilleur, qu’elles pourront avoir des papiers et un salaire décent. 

5° étape

Brigades de Solidarité populaire, quartier de Bressoux.

Nous cherchons les Brigades de Solidarité populaire de Liège, tout juste mises sur pied. C’est Seb qui nous reçoit, militant autonome et antifasciste, il nous explique leur plan.

— Seb : Les brigades partent d’Italie. C’est le mouvement autonome milanais qui a pris cette initiative pour contrer le discours sur la charité et repolitiser la solidarité, montrer du doigt tout ce que le néolibéralisme a mis en place qui est catastrophique pour la santé des gens. De Milan, les brigades se sont déployées à Paris, Genève, Bruxelles et on a décidé dans lancer une ici à Liège. Il y a déjà pas mal de réseaux de solidarité à Liège, mais pour nous, ils ne sont pas forcément assez visibles dans la ville et auprès de la population. Il faut étendre cette solidarité immédiate, pour et avec les populations les plus touchées par la crise, qui sont aussi celles dont l’État se désintéresse structurellement. On n’a pas besoin de l’État pour s’organiser, il faut reprendre notre pouvoir par rapport à l’État et au capitalisme. L’entraide est politique ce n’est pas de la charité. Recréer du lien entre nous est d’autant plus nécessaire vu la crise économique qui arrive. Nous ne sommes pas tout seuls face à cela. Cette situation n’est pas inéluctable. La base des brigades est de s’organiser dans les quartiers, de partir d’une base locale. 

Concrètement comment vous êtes-vous organisés ?

— Seb : Au départ, nous étions trois dans le projet. Nous avons ouvert une page Facebook avec un formulaire en ligne pour les personnes qui voulaient rejoindre les brigades. Nous avons eu pas mal de personnes. Puis, nous avons mis en ligne un deuxième formulaire pour les personnes qui sont dans le besoin ou des personnes qui connaissent des personnes qui sont dans le besoin. Après avoir fait tourner la communication, nous avons ouvert une permanence ici à Entre murs/Entre mondes, le jeudi et le vendredi de 16 h à 19 h pour la récolte. Nous allons aussi avoir une nouvelle permanence au CC Kali, le lundi et le mardi de 12 h à 16 h. Nous récoltons des produits de première nécessité à destination de personnes isolées et d’associations qui leur viennent en aide. Nous appelons à récolter en premier lieu du savon, du gel hydroalcoolique, du vinaigre, des lingettes, des masques, de la nourriture non périssable, des protections menstruelles, des médicaments. On a fait une maraude hier. Nous comptons aussi sur le bouche-à-oreille pour créer ce réseau et pas seulement Facebook. Si des personnes sont intéressées à rejoindre la brigade, il suffit d’écrire à l’adresse mail bspliege@gmail.com.   Nous sommes ouverts à toutes les demandes. À paris, ils font une brigade d’éducation populaire, ils aident les enfants dans leur devoir et font des photocopies.

Vous parlez d’« autodéfense sanitaire », tu peux nous dire ce que c’est pour toi ?

— Seb : C’est ne pas attendre que les institutions s’occupent de livrer les masques par exemple. Mais s’entraider, ne pas attendre, mais faire en sorte qu’à partir d’en bas nous recréions du lien et apprenions à nous protéger collectivement.

Tu n’as pas peur que l’auto-organisation et l’auto-coopération des gens d’en bas ne soient mises au service de la valorisation capitaliste ? Ce serait d’ailleurs une manière pour les capitalistes de sortir de cette crise avec du travail gratuit ? 

— Seb : Cette question est dans les brigades. Le message politique est fondamental si on veut éviter cet écueil. Nous devons aussi construire des revendications à partir de cette solidarité qui existe pour contrer les politiques néolibérales.

dernière étape

Cantine populaire « Le Chaudron », Cafétéria collective Kali, centre-vile

L’endroit nous est familier. Les JOC de Liège sont une des organisations à l’initiative du projet de cafétéria et ses militants sont toujours très actifs dans le lieu. Nous rencontrons là des bénévoles de la cantine populaire Le chaudron qui s’apprêtent à servir les repas qu’ils ont préparés.

— Sandrine Peeters : Le chaudron est un groupe de personnes bienveillantes qui cuisinent et serrent des repas à prix libres tous les jeudis pour les personnes qui sont dans la précarité ou qui n’ont pas de grandes finances, mais aussi pour les voisins et les gens de passage dans le centre-ville. C’est un moment de générosité et un moment de partage. L’idée de départ est d’aider aussi les sans domicile fixe du centre-ville à venir manger avec les autres habitants ou autres usagers du centre-ville. Une manière de les considérer comme des habitants parmi d’autres et ainsi de permettre aux autres habitants de mieux les rencontrer. Mais le public n’est pas facile à toucher, il faut tout un travail spécifique et de longues haleines. C’est un autre mélange qui a eu lieu : des familles touchées par la précarité, des mères seules avec des enfants qui ne savent pas s’offrir le restaurant. Elles ont trouvé ici, le plaisir d’une soirée au restaurant dans un lieu sympa et convivial où l’on fait de grands d’efforts pour offrir une nourriture de qualité et recherchée.

— Mohamed El Moustakim: Avec l’apparition du covid, toutes les aides alimentaires ont été coupées du jour au lendemain. On a appris que la Croix Rouge fermait, que les Restos du cœur fermaient. Et que nous ne pourrions plus mettre cinquante personnes dans notre lieu avant longtemps. Un groupe était chaud pour faire à manger tous les jours la première semaine du confinement. On s’est demandé comment on allait trouver une alternative. Il en fallait une. Il y avait urgence. La ville n’avait encore rien mis en place. Des sans-abris sont arrivés ici, ils étaient affamés. Je n’avais jamais vu ça de ma vie. Ensuite, il y a eu réorganisation de l’aide alimentaire. Nous avons alors préféré fermer pour nous organiser au niveau des gestes barrières et de l’hygiène, pour bien respecter les règles sanitaires. Nous avons décidé de refaire à manger tous les jeudis parce que l’on se rend compte qu’il y a un énorme besoin à cause de la crise qui dure. La précarité est plus grande. Beaucoup de gens survivent. Les intermittents, les intérimaires, les saisonniers, les travailleurs informels sont restés sans le sou. On va devoir rester un peu longtemps, ça fait du bien de faire du bien aux gens.

Vous avez fait quoi à manger ? Qui vient ?

— Sandrine Peeters : Nous nous sommes réorganisé·es. Le mercredi, il y a une permanence où on récupère la nourriture. Le jeudi, on cuisine et on distribue des repas gratuits à emporter. Aujourd’hui, on a cuisiné pour une cinquantaine de personnes. On a déjà servi 18 repas et des boissons. On a fait du riz aux légumes et des pâtes mayonnaise, des fruits et des desserts.  On cuisine avec ce qu’on nous amène comme donation. En fonction de ce qu’il y a, nous concevons un menu. Alors qui vient ? Ceux qui n’ont pas la possibilité de cuisiner chez eux ou qui simplement non pas de chez eux. On doit continuer cette activité.