colonial

L’universalisation de la féminité blanche

Par Nada

Les environnements militants en Europe — et donc majoritairement blancs — ont un regard très curieux sur les femmes non blanches. Effectivement, si les hommes de nos communautés ont une présence déjà cantonnée dans un imaginaire de puissance sauvage violente, nous femmes sommes plutôt une interrogation.
C’est un questionnement qui se fait héritier de l’imaginaire colonial dont Frantz Fanon témoigne dans « L’Algérie dévoilée ». On y comprend comment la femme algérienne devient un enjeu politique et sexuel à exploiter pour détruire complètement l’homme colonisé. Les Français veulent trouver cette femme cachée pour l’exploiter, l’utiliser, pour que son corps soit un outil de contrôle : « Si nous [colons] voulons frapper la société algérienne dans sa contexture, dans ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes : il faut que nous allions les chercher derrière le voile ».
Cette sous-estimation a été une erreur fatale pour les colons : les femmes l’ont vite réutilisée : le dévoilement devenait un acte politique pour passer inaperçu lorsqu’elles participaient à la guerre décoloniale. Entre-temps, par contre, les colons ont continué d’ignorer l’importance du rôle et sens du sexe féminin au sein de la société algérienne.
L’universalisation de la féminité blanche
Cette ignorance, toujours vivante, existe aujourd’hui à travers une réappropriation massive des corps féminins par l’universalisation de la féminité blanche. Pour comprendre cela, il est bien nécessaire de faire un pas en arrière pour observer comment, dans les dernières décennies, la condition blanche est devenue le seul mode d’existence politique universelle. Par exemple, le Maroc postcolonial est un État-nation où l’humanité est définie à travers le cadre politique de « citoyens d’un Etat-Nation ». Ils doivent s’exprimer en tant que citoyens d’un État-nation tel qu’il est défini par l’illuminisme (raciste). Ils doivent créer une démocratie et une force économique comme celle de la France – un paradoxe étant donné que cette démocratie libérale est bâtie sur l’exploitation raciste. Un paradoxe que la gauche européenne ne veut pas voir, s’inscrivant elle-même dans l’universalisation de la blanchité.
Ce processus d’universalisation est utile pour revenir à la question féministe : tout comme l’indépendance de l’État marocain a cadré la vie des colonisé·es à travers une pseudo-humanité de « citoyens », il y a eu aussi une tentative d’encadrement de l’existence féminine à travers une surestimation du vagin. En d’autres termes : vu qu’on a toutes les deux un vagin, on aurait donc un lien spécial qui transcende tout. Les vagins se comprennent en quelque sorte… Et tous les vagins ont besoin du féminisme blanc.
Cette surestimation est complètement incorrecte ( elle se veut même être une stratégie politique néocoloniale ) : le genre est une culture politique, une constitution des relations et des rapports de force. Les féministes blanches ont lutté pour une considération différente du rôle social donnée à la femme comme genre lié au vagin. Cette lutte contre le genre se situe dans un contexte de lutte contre la criminalisation des femmes faite par les pouvoirs catholiques et qui provient des structures patriarcales de la Rome impériale.
Cette lutte s’est constituée autour des enjeux internes à cette généalogie politique. Aujourd’hui, elle a amené à une situation où les vagins blancs se trouvent beaucoup plus protégés par un état de droit qui a mis en place un système de protection pour les femmes blanches. Bien évidemment, les politiques sont mises en place pour les « femmes en général », mais qui affligent les deux effets racistes suivant:
Premièrement, elles touchent plutôt les femmes blanches, souvent contre « les hommes » dont la masculinité est définie par le fait d’avoir un pénis. Donc par exemple, les hommes arabes et noirs dont l’existence est très limitée par des structures racistes, ils auraient — a priori — la même capacité d’action qu’un homme blanc. Et, encore une fois, puisque la société est raciste, ils deviennent une proie facile pour les politiques féministes. Nos hommes deviennent des monstres.
Deuxièmement, ces politiques ne laissent pas la place pour l’expression de genres multiformes. L’acte, que j’ai souvent vu les femmes arabes faire, d’immédiatement se couvrir les cheveux lorsqu’il y a un homme qui entre, c’est un acte d’amour envers elles-mêmes et Allah. De l’autre côté, en revanche, ici en Europe raciste, le hijab est attaqué dans son inadéquation avec la féminité blanche, pour après se baser sur leur analyse résultant de la lutte contre le catholicisme.
Ce dernier élément est important pour comprendre quelque chose que le féminisme moderniste ne veut pas voir, et à raison : le comprendre voudrait dire sa destruction. Le féminisme n’est plus une lutte de libération, il est devenu une façon de libérer les femmes blanches pour qu’elles aussi puissent jouir au même titre de la totalité des privilèges de l’homme blanc. Le féminisme tel qu’il est utilisé en Europe et imposé à travers toutes les structures politiques néocoloniales globales est une pensée fondamentalement raciste. Il est le résultat de sa géographie et de son incarnation à travers le corps de la femme blanche qui demande d’être égale à l’homme blanc dans les structures organisées et gérées par ce dernier.
Certains pourraient être tentés de dire que je généralise, que le féminisme est une pensée qui peut s’adapter, se développer On oublie que ces idées sont fondamentalement coloniales : au lieu de considérer le caractère polymorphe de l’humanité, il s’agirait de standardiser/réduire la féminité à la femme blanche.
À mon sens, nous, femmes non blanches, luttons pour nous libérer de cette pensée, avec ses politiques et ses demandes. Le féminisme (blanc) n’est pas une vérité universelle, mais un produit historique d’une lutte localisée et qui a des liens propres à sa géographie, des liens racistes et qui reposent sur l’exploitation des corps non-blancs. Il est donc fondamental que nous le reconstituions comme compréhension, liée aux genres et sexes blancs, qui a pour but la protection des corps blancs. Nous luttons aussi pour que le féminisme ne puisse pas, donc, juste « s’ouvrir » à d’autres pensées en mettant en place des concepts, tels que l’intersectionnalité, qui victimisent les femmes non blanches sans avoir aucune compréhension des réels rapports de force entre les deux genres dans d’autres contextes d’existence, comme l’Islam.
Il est temps que les corps des femmes non blanches soient restitués à leur propriétaire pour qu’elles puissent entamer leur propre compréhension légitime, par exemple le port du voile comme une des expressions fondamentales de la féminité. Il est temps que chaque femme non-blanche puisse exister et lutter dans ses propres cadres de compréhension de genre(s) et pas toujours à travers les verres oppressifs de ce féminisme. Il est temps que ce féminisme arrête aussi de se considérer comme une pensée intégrant en son sein toutes les femmes et hommes du monde. Il est temps que des questions comme le hijab ne soient plus juste des notes annexes à la théorie féministe telle qu’elle est, alors que ce sont des luttes fondamentalement anticoloniales. Au contraire, nous sommes des formes d’existence autonomes et indépendantes qui luttent pour regagner le pouvoir contre la seule forme d’existence valorisée : la vie blanche.

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