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Moi aussi, j’ai peur que Tournai devienne un Calais-bis

Par Zoé – JOC Tournai

Dans le journal Nord Éclair de ce 20 janvier 2021, le bourgmestre de la ville de Tournai, Paul Olivier Delannois, dit craindre un Calais-bis à Tournai. Ce titre rejoint un article d’une demi-page dans lequel le bourgmestre explique en quoi la bataille des associations de terrain et leur victoire avec l’ouverture d’un accueil de jour du lundi au vendredi de 9 h à 20 h, en plein centre-ville, est un problème à ses yeux.

Je ne suis pas d’accord avec le bourgmestre, je ne partage pas ses arguments creux :  les migrant.e.s squattent la gare, c’est un problème, c’est les aider à rejoindre l’Angleterre, c’est mal, etc . Pour autant monsieur Delnnois le dit et le redit, il n’est pas raciste, il comprend même bien que ça soit un problème profondément humain, mais il va interpeller le ministre de l’Intérieur et le procureur du roi, juste pour vérifier que tout ce qui est fait à la rue Childéric est bien dans les clous, bien légal, parce que ça dérange quand même, ces gens qui n’auraient pas « envie » de rentrer dans le fonctionnement prévu par l’État belge.

Pourtant, je rejoins Paul-Olivier Delannois sur une chose : j’ai moi aussi peur que Tournai devienne un Calais-bis. Je ne suis pas une personne détentrice du pouvoir dans cette ville, j’y suis simplement militante, je parcours les rues régulièrement, je suis volontaire au sein du dispositif qui a ouvert ses portes aux jeunes de mon âge en quête d’un peu d’humanité et moi aussi j’ai peur que Tournai devienne un Calais-bis.


En lisant l’article du Nord Éclair, je me dis que moi aussi j’ai peur qu’à Tournai la police locale se mette à agir comme la police calaisienne, avec inhumanité, traquant et poursuivant des jeunes qui n’y comprennent pas grand-chose.

J’ai peur que la police se mette à rafler les personnes, à détruire les tentes, à couper au cutter dans les sacs de couchage, j’ai peur de m’habituer à recevoir des messages de détresse de jeunes de mon âge qui se font poursuivre pas la police.

J’ai peur que comme dans le nord de la France, les personnes se fassent arbitrairement arrêter, parfois plusieurs fois par jour, avec comme seule solution un ordre de quitter le territoire et puis basta. J’ai peur que les conditions de vie deviennent tellement insalubres que les maladies se propagent, que les gars et les filles tombent malades et n’aient pas accès aux soins de santé primaires.

J’ai peur que les pouvoirs locaux, tout comme à Calais, se dédouanent de la situation, regardent ailleurs, se désolidarisent des associations de premières lignes et travaillent à contre-courant. J’ai peur qu’ils prennent ces personnes pour un problème à résoudre et pas comme des êtres humains en galère qui méritent la solidarité. Franchement, ça me file les jetons, pas pour moi, mais pour toutes celles et ceux que je croise chaque semaine au RéPIT.

J’ai tellement peur que tout cela arrive, que le discours des politicien.ne.s servent un électorat raciste et des idées fascisantes, j’ai peur qu’on oppose la peur à l’humanité. J’ai peur que Tournai devienne un Calais – bis. Un lieu dont on entendrait parler aux infos de 20 heures, un lieu d’impunité pour les détenteurs de la force d’état, de harcèlement, un lieu que les gars et les filles que je croise chaque semaine évoquent en parlant plus doucement, moins fort et en détournant le regard, comme si en parler risquait de la faire exister.

J’ai peur que Tournai devienne un Calais – bis et que ça devienne la norme de compter les mort.e s au début d’une journée, par les coups de policiers, sous les roues d’un camion, dans une bagarre ou sur un rafiot. J’ai peur que Tournai devienne un lieu où les associations et collectifs humanitaires se font pourchasser par les flics, enfermer pour avoir distribué des sandwichs ou poursuivi pour délit de solidarité.

Alors, chaque jour, il est important d’ouvrir un lieu d’accueil, un lieu pour d’abord se reposer parce que les nuits sont froides et dangereuses, un lieu pour trouver un peu d’humanité, être appelé. e par son prénom, avoir la possibilité de se faire à manger, de recharger ses batteries, un lieu pour avoir du soutien moral, un rendez-vous avec un médecin, avec un avocat, un espace pour discuter de ses droits et pour poser ses questions, un lieu où on peut parler des difficultés de la vie sur les routes quand on soigne des doigts tout cloqués.

Ce lieu, ce RéPIT c’est justement pour que Tournai ne devienne pas un Calais-bis qu’il existe. Pour que les jeunes qui y passent connaissent leurs droits, en apprennent plus sur les possibilités qu’offre la Belgique, se prennent un shot d’humanité avant de redevenir des anonymes le long de la route. Le RéPIT, c’est justement tout mettre en œuvre pour que le processus de déshumanisation des personnes stoppe, pour que les choix soient éclairés par des informations claires et correctes. C’est pour que les bottines trempées par la pluie et la boue puissent sécher le temps d’une discussion autour d’un thé ou d’un café. C’est pour que Tournai ne devienne pas un Calais-bis.

Avec mon groupe nous tenons une permanence cet après-midi, des avocates viendront  aussi dans la soirée rencontrer deux personnes qui veulent être informées des procédures d’asile et nous avons rendez-vous avec une des filles pour discuter de ses droits en cas d’arrestation, la Croix-Rouge passera avec des téléphones pour le rétablissement des liens familiaux et une volontaire y aura déposé des gants parce que la nuit est froide. Il faudra sûrement refaire du café et répondre à 300 questions sur les lessives, l’accès aux douches publiques ou comment faire pour voir un médecin. Comme chaque jeudi soir, nous y allons, parce que nous ne voulons pas que Tournai devienne un Calais-bis.

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