Pourquoi penser et enquêter sur l’antiterrorisme ?

L’évocation du mot «terroriste» fait tout de suite surgir l’image des attentats du musée juif de Bruxelles, ceux du Bataclan, ou encore du métro Maelbeek et de l’aéroport de Zaventem. Depuis 2001 et les attentats du World Trade Center, les images de ces événements tragiques justifient une série de législations, de mesures de répression et de surveillance. Mais les populations ciblées par ces mesures dépassent de loin ce qui dans l’image du public représente « le terroriste prêt à tirer dans le tas. » L’accusation de « terrorisme » ou de « radicalisme » justifie la mise sous surveillance, la perquisition, la poursuite pénale, l’enfermement et la mise à l’isolement parfois en l’absence de faits matériels à reprocher aux individus visés. Elle transforme aussi dramatiquement les marges de manœuvres des avocats de la défense qui, dans certains cas, se trouvent face à un parquet tout puissant et des juges soumis. Pour nourrir leur campagne contre la répression, les Joc de Liège ont organisé une rencontre autour de l’antiterrorisme et de la politique carcérale avec Chedia Leroij. Elle nous a introduits à sa manière de penser et d’enquêter sur les effets et la fonction d’une telle politique. Voici des extraits de son intervention:

Par Chedia Leroij

Puisque l’antiterrorisme se présente comme une manière de protéger la population contre des actes barbares, je voudrais pointer le fait que la notion de « population à défendre » est considérée dans ce discours de légitimation dans un sens très restreint et exclusif. En clair, il y a une partie de la population dont la sécurité n’est jamais prise en compte. Non seulement elle n’est pas prise en compte mais en plus son insécurité est décuplée par les discours et les mesures antiterroristes dont je vais donner quelques exemples après.

Cette population c’est évidemment celle qui jusque dans les années 1980 était désignée comme arabe ou immigrée, et que désormais on désigne comme musulmane, que les personnes ainsi désignées se reconnaissent ou pas sous cette assignation. C’est important cette apparition du vocable « musulman » dans les discours et son association progressive avec la figure d’un ennemi intérieur parce que celle-ci s’est construite à travers plusieurs séquences historiques assez révélatrices de ce qui se joue en soubassement de ce type de construction.

À l’échelle internationale notamment, la révolution iranienne est un moment de bascule important dans la manière dont vont être perçus les arabes d’Occident.  En 1979, le shah est forcé de quitter le pays sous la pression populaire, l’imam Khomeiny qui  vivait en exil depuis 15 ans revient au pays et s’impose rapidement comme le guide suprême, éliminant au passage les autres mouvements révolutionnaires laïques, marxistes ou encore anarchistes. Ce moment est un moment clé de l’affirmation d’un islam politique et aussi de la perte d’influence coloniale ou néocoloniale des puissances occidentales dans les pays arabes. Et c’est dans ce contexte que l’arabe d’Occident va être rebaptisé musulman et commencé à être soupçonné d’être la cinquième colonne, l’ennemi intérieur.

Je pense qu’il ne faut pas négliger non plus le fait qu’avec la chute du mur de Berlin en 1989 et de la menace soviétique, les États occidentaux ont directement cherché à reconfigurer une menace globale. C’est dans ce contexte que la théorie du choc des civilisations va connaître son succès.

Dans la suite, une série d’événements internationaux et leurs répercussions en Occident vont participer à amplifier cette aura de soupçon autour des musulmans : l’absence de fol enthousiasme des populations issues de l’immigration face à la première guerre du Golfe de 1991 ; en 2001 l’indignation face à ceux qui ont refusé de garder trois minutes de silence après les attentats du WTC… Sur le plan domestique il y a eu notamment les affaires du foulard, et puis la série des attentats  terroristes sur le sol européen. 

Ce que je veux souligner aussi en mettant en évidence ces événements c’est que l’on ne peut pas faire l’économie d’une lecture interactionnelle des événements et notamment des cycles de violence et contre-violence. Quand je parle de violence, je pense bien sûr aux guerres auxquelles participent les États Occidentaux, la Belgique y compris (Afghanistan, coalition internationale). Il ne faut pas oublier non plus que la Belgique est l’alliée d’un pays qui multiplie les exécutions extrajudiciaires à l’aide de ses drones partout où bon lui semble, c’est-à-dire en particulier là où il y a des musulmans. De même il faut rappeler que la Belgique a mis à disposition des américains ses aéroports pour les aider à transférer les personnes qu’ils avaient kidnappées vers Guantanamo et dont on sait le sort qui leur a été réservé.

Donc quand on se demande stupéfait : « Mais d’où viennent ses attentats, pourquoi « nous » veulent-ils du mal ? » Il ne faut pas oublier qu’à quelques milliers de kilomètres d’ici il y a des avions occidentaux qui balancent des bombes.

Le contexte de violence c’est aussi, au niveau domestique,  la violence des institutions répressives mais aussi des violences matérielles et symboliques qui se traduisent notamment dans la discrimination à l’emploi, la discrimination au logement, la difficulté à pouvoir vivre sa religion publiquement et les processus d’altérisation, c’est-à-dire ceux qui consistent à créer un « nous » et un « eux ».

Les discours dominants sur le terrorisme ou sur la radicalisation n’ont pas une lecture interactionnelle des faits, c’est le moins que l’on puisse dire. Dans l’antiterrorisme c’est le discours pathologisant qui a la cote : les auteurs d’attentats sont des monstres, ou des fous et d’ailleurs tous ceux qui s’en approchent sont susceptibles d’être contaminés. 

Cette lecture, elle commence déjà dans des dispositifs discursifs qui finissent par paraître anodins à force d’être communs. Je me suis un peu penchée sur le traitement médiatique d’événements qualifiés d’émeutes, il y a un an à Bruxelles :

  • – ceux qui ont accompagné la victoire du Maroc face à la Côte d’Ivoire lors d’un match de qualification pour le Mondial 2018 ; 
  • – quelques jours plus tard, la destruction de mobilier urbain suite à l’intervention de la police dans un rassemblement à la Monnaie appelé par le blogueur français Vargasss92 ;
  • – la destruction de quelques vitrines de l’avenue Louise, artère commerciale de luxe, ainsi que la dégradation d’une voiture de police après le rassemblement contre l’esclavage en Libye.

Ces événements ont fait l’objet d’une surmédiatisation nourrie par de nombreuses sorties politiques musclées. Au niveau fédéral, il a été question de tolérance zéro contre les jeunes (Jan Jambon, ministre fédéral de l’Intérieur, et Didier Reynders, ministre des Affaires étrangères). Au niveau bruxellois, il a été évoqué la possibilité de modifier la loi sur la protection de la jeunesse (Alain Destexhe, député bruxellois), et de prononcer des peines exemplaires à l’encontre des multirécidivistes supposés . Charles Picqué, président du Parlement bruxellois, déclare : « Il n’y a pas d’insertion sociale possible pour ces casseurs». 

Que nous dit ce genre d’énoncé : il y a une partie de la population qui est irrécupérable parce que, par essence, violente. Ce sont des casseurs. Et parce qu’ils sont par essence violents, ils se sont mis d’eux-mêmes hors la société. Et si ils sont hors la société, il devient alors légitime d’utiliser tous les moyens pour se défendre d’eux. 

Il faut souligner que toutes ces déclarations et propositions de mesures répressives se font sur base de suppositions : on suppose que les auteurs des faits sont mineurs, qu’ils sont multirécidivistes. Et puis on a un Jambon qui, sans autre élément à l’appui que sa conviction personnelle, affirme que ces événements auraient été manigancés par un réseau organisé. Il suggère le transfert d’un logiciel d’analyse des réseaux sociaux issu de la matrice de l’antiterrorisme à la surveillance de la délinquance. 

On voit bien que cette logique sous-tendue dans les dispositifs de l’antiterrorisme et dans ceux de contrôle et de surveillance appliqués aux étrangers, est étendue à des parts plus larges de la population.

Je voudrais reprendre une citation datant de 1987 pour montrer la continuité historique de ce genre de construction: le ministre de l’intérieur, Joseph Michel, qui était social chrétien, déclare  à propos des «  immigrés hors UE » : « Je ne puis les qualifier autrement que de barbares… Ils n’ont rien de commun avec notre civilisation. » 

C’est ça aussi le processus d’altérisation que j’évoquais un peu plus tôt, c’est la possibilité de créer un « nous » – disons la société à défendre – et un « eux » – une population indéfendable, voire sur laquelle peut s’appliquer une violence quasi sans limite.

Et là, on voit qu’avec l’antiterrorisme, l’étendue de ce qui est autorisé sur cette partie de la population augmente dramatiquement.

Je voudrais juste pointer encore un élément lié aux législations antiterroristes. C’est la construction d’une citoyenneté conditionnelle. La modification de la loi sur la déchéance de nationalité signifie qu’à condamnation égale les citoyens uniquement belges et les binationaux – et il ne faut pas se leurrer sur le fait que ceux qui sont visés ce sont les belgo-maroccains et les belgo-turcs – ne sont pas traités de la même manière. Il faut aussi savoir que les marocains ou les belgo-marocains envoyés au Maroc risquent des tortures autres que les régimes d’isolement de nos prisons.

Je voudrais juste encore vous proposer une question, une hypothèse que j’emprunte en partie à Nadia Fadil : Est-ce que l’antiterrorisme ne serait pas une manière de gouverner les populations qui s’inscrit à la fois dans la continuité et en même temps, qui réactive de manière dramatique la gouvernementalité coloniale ? Au moins à deux niveaux :  

En premier, la possibilité d’une violence accrue sur une partie de la population à laquelle on n’octroie pas la légitimité de se défendre. À cet égard il faut quand même ajouter que ce n’est pas qu’une question de racisme mais aussi une question de classe : le sort des détenus, puisque les prisons servent à gérer la pauvreté, est là pour nous le rappeler. 

Et à un deuxième niveau : la mise en place d’une citoyenneté conditionnelle pour une partie de la population qui peut à tout moment se voir retirer cette citoyenneté ou les services de base qu’elle permet, comme celui d’avoir un compte en banque. 

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