Rencontre avec Nectaria permanente SETCA pour le commerce et Julien Dohet Secrétaire politique du Setca Liège.

L'enquête

Ce 2 février, nous avons rencontré Julien et Nectaria du SETCA Liège pour qu’ils nous parlent des difficultés du secteur du commerce et de la précarisation qui y règne. Peu après notre rencontre, le plan de restructuration de Carrefour tombe comme un écho à l’entrevue que nous venons d’avoir.

Vous avez récemment mené une action de sensibilisation dans le centre commercial de Belle-Ile à Liège sur l’extension des flexi-jobs dans le commerce. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

– Nectaria : Les actions que nous avons menées début janvier dans les galeries commerciales de Liège visaient principalement le personnel des magasins. Nous sommes allés tracter parce qu’on s’est rendu compte que les travailleurs du secteur ne comprennent pas ce qui va arriver avec les flexi-jobs. On constate que les travailleurs ne sont absolument pas conscients de ce que le gouvernement projette. C’est important, on doit faire un travail d’information. Il est important de réfléchir et de parler avec les travailleurs. Les flexi-jobs dans le commerce ce n’est pas une bonne idée, c’est tuer les avenants de contrats que les travailleurs arrivent encore à avoir lorsqu’il y a un flux plus important de travail. On va augmenter la pression pour plus de flexibilité.

– Julien : Le secteur du commerce est complexe syndicalement. Il n’y a que quelques personnes par magasin et souvent à temps partiel. Le rapport de force est très compliqué à constituer. C’est plus facile dans des grandes enseignes. Dans la galerie Cora, la délégation du magasin est identifiée comme étant une référence pour les plus petits magasins de la galerie. Le délégué Cora ne peut pas intervenir directement auprès du patron des magasins, mais il peut faire remonter une information et fournir des renseignements auprès du personnel des petits magasins. Cela permet de développer un contact. Cette technique est utilisée dans les zonings où par exemple la grosse boîte devient la référence pour toutes les autres. Ce sont les prémices de ce que l’on appelle le syndicalisme de réseau qui dans un contexte de grande fragmentation du travail peut s’avérer efficace. Dans le secteur du commerce, on est aussi confronté aux problèmes des franchises. Si on prend l’exemple des Carrefour, il y a des délégations syndicales que dans les Hypers. Dans les Carrefour Market qui sont tous franchisés, il n’y a pas d’élection sociale possible parce qu’ils sont en dessous des seuils requis par la loi en terme de personnel. Lors d’une grève, fermer tous les Carrefour Market devient beaucoup plus difficile. Nous devons re-syndicaliser ces secteurs. La pression sur eux est très importante. La plupart du personnel est féminin et à temps partiel, leur boulot est vital. S’organiser et s’opposer est donc plus difficile. Nous devons repartir des travailleurs pour qu’ils s’organisent. On voit que dans les centres commerciaux, on a un travail très fragmenté. Il y a des étudiants, des intérimaires, des travailleurs à temps partiel et maintenant le gouvernement actuel veut imposer les flexi-jobbers. Il y a un gros enjeu sur le morcellement de la force de travail. Comment on organise cette force de travail ? Cela va prendre du temps. La conscience de classe cela prend du temps. On ne peut pas organiser les choses par en haut. Cela doit venir de la base. Le mouvement ouvrier doit se structurer d’en bas et le syndicalisme doit pouvoir prendre en compte ces nouvelles formes de travailleurs.

Pour beaucoup de jeunes aux études, travailler est devenu vital. Mais nous observons que souvent, elles et ils sont vus par les autres travailleur·euse·s comme des concurrent·e·s. Peut-on sortir de ce discours de la concurrence avec ces jeunes travailleur·euse·s ?

– Julien : La position du Setca est de dire qu’il faut les reconnaître comme des travailleurs et essayer qu’ils s’organisent en conséquence. Mais il reste que nous pensons que nous sommes sur une mauvaise ligne idéologique. Nous avons contesté l’augmentation du nombre d’heures de travail étudiant possibles. Le travail étudiant n’est plus un travail qui se fait lors de vacances. Il peut se faire tout le temps. On est contre cela. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas comme ça que l’on doit prendre le problème du manque d’argent des étudiants. Les études doivent être gratuites et les bourses d’études doivent être renforcées. Les étudiants ne doivent pas devoir aller travailler pour financer leurs études. On est dans une situation où ceux qui ont les moyens font des études et ceux qui n’ont pas les moyens travaillent pour occasionnellement étudier. Le débat doit être recentré sur le coût des études qui doit diminuer sinon on prend le débat à l’envers. Faire des étudiants des travailleurs sous-payés ne peut pas être une solution. On a à faire à des jeunes travailleurs qui ont basculé dans la précarité et qui essaient à travers les études de sortir de celle-ci. On n’ est plus dans une situation où le travail étudiant permettait de se faire un peu d’argent de poche. Il ne faut pas se tromper de combat. Le combat est de faire en sorte que les jeunes plus défavorisés obtiennent le droit à des conditions matérielles pour étudier.

– Nectaria : C’est bien beau de dire job, job, job. Oui c’est du job, mais ce n’est pas du travail. C’est momentané, cela te donne une petite dringuelle pour finir ta fin de mois. Un job c’est ponctuel, c’est une durée déterminée. Cela ne permet pas d’aller à la banque pour faire un prêt et acheter une maison.

Qu’est-ce qu’il faudrait revendiquer dans ce secteur pour que les choses s’améliorent ?

– Nectaria : Dans le secteur du commerce, le travail se dégrade parce que nous avons une réelle modification du modèle de consommation. On a énormément de gens qui fonctionnent avec l’e-commerce. Le chiffre d’affaires dans les magasins est à la baisse. Je pense que la politique d’achat du consommateur est modifiée. Les entreprises sont incitées à fermer certains sites et à diminuer les frais de fonctionnement. Le chiffre d’affaires conditionne tout le management. Donc à partir de là, actuellement le personnel est vraiment sous pression. Il n’en reste pas moins que les magasins deviennent un outil accessoire au e-commerce. Les gens viennent dans le magasin pour essayer, et voir si ça leur plaît. Et puis ils l’achètent sur les sites de e-commerce. Il y a parfois une concurrence déloyale entre le e-commerce et le magasin. Et puis, o­n en arrive avec une telle cannibalisation du commerce avec les centres commerciaux qu’il est temps de réglementer et d’arrêter leur expansion.
Une des grandes revendications que nous avons dans le commerce, ce sont des meilleurs contrats qui permettent de vivre avec moins de précarité. CDI et temps plein pour les travailleurs qui sont en demande. Il y a énormément de femmes qui se trouvent seules avec des enfants et qui cherchent un temps plein. Il faut aussi avoir une vraie politique d’accueil des enfants et une prise en compte d’un aménagement de la vie professionnelle en fonction de la vie de famille. Lorsque vous êtes en horaire variable, votre vie de famille prend des coups. Vous n’avez plus aucune stabilité au niveau horaire.

– Julien : Face à la menace du numérique et de l’automatisation, on plaide pour une modernisation de la taxe sur la force motrice, qu’on pourrait appeler la taxe sur les robots, qui irait chercher la plus-value pour financer une réduction collective du temps de travail. Pour le secteur du commerce, ce serait vraiment une solution, les travailleuses se rapprocheraient ainsi plus près du temps plein. C’est un mécanisme de redistribution des richesses.

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