Sans-papiers, jeunes, coursiér·ére·s, on nous gouverne par la précarité.

Nous avons réuni autour d’une même table trois syndicalistes de la CSC dont l’action se situe en marge de ce que l’on peut considérer comme la représentation majoritaire et historique du mouvement ouvrier.  Avec eux, nous avons voulu en savoir plus sur les processus de précarisation auxquels ils doivent faire face dans leur travail d’organisation syndicale. Martin Willems, secrétaire permanent de la CNE, est actif avec le Collectif des coursier·ère·s. Eva M. Jiménez Lamas est responsable syndicale à Bruxelles et représente le Comité des Travailleurs·ses Migrants·tes avec et sans papiers de la CSC. Ludovic Voet est quant à lui responsable national des Jeunes CSC.

Pouvez-vous nous décrire quelle est la situation dans les publics et collectifs que vous représentez ici et quels sont les enjeux actuels ?

– Eva M. Jiménez Lamas : Dans notre Comité, nous parlons toujours de personnes précarisées et non pas de précaires. Nous voulons mettre en avant le fait que c’est le système qui précarise les personnes, que c’est un état structurel en évolution. Le mot précaire rejoint quant à lui pour nous une notion de fragilité, d’un état à un moment donné, pas une évolution temporelle due aux structures de domination. Il y a plus ou moins 100 mille travailleur·euse·s sans-papiers sur notre territoire, presque exclusivement concentrées sur le territoire bruxellois. Bruxelles, c’est le lieu où se trouve Fedasil, l’Office des étrangers, le Petit château, le Parc Maximilien. C’est un territoire stratégique extrêmement important pour celles et ceux qui à un moment doivent introduire une demande d’asile, de régularisation. Au bout de la chaine de précarisation, il y a les sans-papiers et en particulier tout au bout de la chaine, on retrouve les femmes sans-papiers. Le fait est que le travailleur·euse sans-papiers, ou toute personne qui vient en Belgique avec un permis B, se retrouve en situation de dépendance totale, souvent face à des patrons abuseurs. Leur dossier de séjour est lié exclusivement à ce permis de travail. On ne naît pas sans-papier, on le devient. La position de l’Office des étrangers, ce n’est pas de sauver des personnes c’est de chercher la faille dans le parcours migratoire d’une personne pour pouvoir la refuser.

– Martin Willems : Chez les coursier·ère·s, il y a beaucoup de jeunes mais pas uniquement des étudiant·e·s. Beaucoup sont en décrochage scolaire et font vaille que vaille leurs humanités. C’est très facile de s’inscrire et de commencer à travailler chez Deliveroo et on se retrouve avec des livreur·euse·s qui ont des vieux vélos mal réglés pour ce boulot. Avant, il y avait des personnes qui roulaient beaucoup et essayaient d’en tirer un revenu. C’est désormais impossible avec les nouveaux changements de statut qui ont été imposés unilatéralement. Tu ne peux pas être indépendant·e à titre principal avec des courses à 5 euros. De plus, l’immense majorité des coursier·ère·s sont maintenant passés sous la Loi De Croo qui ne permet pas de gagner plus de 6130€ par an. La Loi De Croo n’est pas vraiment un statut, juridiquement c’est un OVNI. Beaucoup de personnes travaillent comme coursier·ère·s en attendant autre chose mais personne ne sait me dire si c’est compatible avec un revenu de chômage. Cette loi concerne normalement des services de pair à pair mais ici on n’est pas là-dedans. La précarisation passe aussi par l’insécurité juridique. 

Le cadre légal a donc changé la sociologie du coursier. La population se renouvelle tous les deux mois, c’est extrêmement volatile. Il y a de nouvelles personnes dans le Collectif et c’est très chouette mais cela pose des problèmes de continuité. Il y a quand même une attache et la création du Collectif a permis de créer un fil, de faire référence au passé. Ce changement permanent parmi les coursier·ère·s pose des questions fondamentales si on parle d’organisation des précaires. J’ai le pressentiment que la notion d’investissement dans le travail est fondamentale.  Avec un boulot précaire on ne peut pas investir son travail comme le fait le métallo qui est dans son usine depuis 20 ans. On ne fait pas sa vie autour d’une entreprise comme Deliveroo, et les coursier·ère·s eux-mêmes ne le veulent pas. Avec le Collectif, on a fait deux réunions avec des nouveaux et on a dû refaire tout le travail sur le cahier de revendication. On ne peut pas dire aux nouveaux membres que ce travail a déjà été fait et l’imposer comme ça. Mais ce qui est intéressant est qu’on arrive à un cahier de revendication similaire à celui fait il y a un an. Ils ont mis une revendication tout en haut qui est la concertation sociale, pas comme on l’entend syndicalement avec le CPPT ( Comité pour la prévention et la protection au travail ) mais une forme de dialogue social. La revendication suivante concerne un revenu minimal par heure et puis il y a toutes les questions de sécurité et des demandes plus spécifiques. C’est un signal positif.

– Ludovic Voet : Avec les Jeunes CSC, nous avons réalisé une enquête auprès de 6000 jeunes sur leurs rapports au travail ainsi que sur leurs conditions de travail et de revenu. Que nous a-t-elle appris ? En premier lieu, dès le départ parmi le public jeune, on voit de grosses différences liées au monde du travail entre francophones et néerlandophones, mais aussi entre hommes et femmes malgré le fait que les femmes sont majoritairement mieux diplômées par rapport aux hommes. Cela veut dire qu’on a un effet structurel dans le monde du travail et que ces différences ne sont pas seulement une question d’éducation. Quelques chiffres intéressants sont ressortis de l’enquête : 30 % des jeunes travailleurs ont décidé de postposer un projet à cause de leur situation professionnelle comme quitter le domicile familial alors qu’ils travaillent ; 45 % des jeunes travailleurs francophones craignent de perdre leurs emplois ; 72 % n’ont pas de CDI après un an de travail ; Le taux de CDI temps plein chez les jeunes dans l’emploi est à moins de 50 % (chez les francophones on arrive à 42 %) quand par rapport à la population générale on est à 70 % ; 70 % des jeunes ont connu le chômage, c’est un passage obligé à la fin des études ; Le travail étudiant était avant circonscrit aux périodes d’été et on pouvait comprendre ce besoin. Maintenant, des jeunes étudiant·e·s travaillent toute l’année dont 27 % travaillent 16h/semaine. Nous avons aussi questionné la centralité du travail. Les jeunes dans leur grande majorité ont envie de rentrer dans un travail qui est source de relation sociale, de reconnaissance et d’utilité. Il y a cette motivation mais la situation concrète est à mille lieues de la situation envisagée. Il existe ce mythe qui dit qu’à partir du moment où on a un travail et un contrat on ne sera plus pauvre, que l’on va s’en sortir. La réalité c’est qu’il y a de plus en plus de travailleur·euses pauvres. On est de plus en plus dans une situation de précarisation des statuts et des contrats proposés aux jeunes. La jeunesse est un laboratoire de la précarité. Mais ce n’est pas parce que je donne des chiffres à un jeune que cela va lui permettre de s’organiser, bien que cela lui donne une réalité qui va nous orienter vers ce quoi on veut aller. Notre travail syndical c’est d’organiser des publics qui vivent la même chose, qui vivent une réalité commune sur laquelle on va pouvoir s’organiser.

Quels liens peut-on faire entre ces différents « publics » précarisés, qu’est ce qui les relient ?

– Martin Willems : Si on prend le cas des coursier·ère·s, on est ici à la croisée des chemins avec des publics qui se recoupent. Parmi eux, il y a un nouveau public en marge de l’Union européenne. Un sans-papiers peut travailler sous la Loi De Croo, il ne bénéficiera pas du droit du travail parce que ce n’est pas reconnu comme un travail. Cela ne donne aucun droit, c’est du black organisé. Le gouvernement dit que c’est une manière de rendre transparente des choses qui se font en black, mais cela n’a rien changé. Il n’y a aucune protection, aucune couverture en cas d’accident. C’est la formalisation du travail informel. Il y a des sans-papiers qui doivent faire face à ça ainsi que beaucoup de jeunes. 

– Ludovic Voet : On crée des sous-statuts qui vont avoir ensuite un effet sur le monde du travail. Il y a un parallèle à faire entre le travail étudiant et le travail intérimaire. Le contrat intérimaire est une des manières dont on va influencer le monde du travail. Le revenu moyen des intérimaires est de 4400 euros annuels seulement. On ne peut pas en vivre. On accepte la précarité momentanément pour faire face à des situations difficiles, mais cela a des conséquences globales. Je vais prendre un autre exemple qui concerne les étudiants. Quand on prend la classe d’âge aujourd’hui qui entre à l’Université on sait déjà qu’il y a la moitié qui ne rentrera pas dans les conditions pour bénéficier des allocations d’insertion à cause des reformes de détricotage, de l’alourdissement du stage d’attente et des contrôles de la disponibilité. Et ne pas y rentrer, cela a des conséquences. Après trois mois, tu dois accepter n’importe quel boulot même si tu es surqualifié·e. Cet aspect-là, de mettre de moins en moins de gens dans la sécurité sociale, ça relie les publics précaires. La précarité des jeunes, des sans-papiers est aussi organisée par le gouvernement à travers les conditions d’accès à la sécurité sociale.

Est-ce qu’à un moment la question des alliances est posée ? Serait-il envisageable de créer un front commun des précaires ?

– Eva M. Jiménez Lamas :  En ce qui nous concerne, nous prônons la convergence des luttes non seulement en interne mais également en externe. Les sans-papiers de notre comité font partie de la Coordination nationale des sans-papiers et on participe aussi à la Manifestation contre la répression du 15 mars organisée par les JOC. Nous envisageons la lutte non selon le principe de la charité mais suivant le principe de l’égalité des droits qui rappelons-le au sein du droit du travail, est destiné à tous·tes les travailleur·euse·s quelques soit leur statut – avec ou sans papier. Nous voulons mettre plusieurs choses en avant : le droit du travail, le droit à la mobilité mais aussi le fait de rappeler que le curseur des responsabilités doit être ramené vers les décisions politiques. Il faut dénoncer ces politiques qui via la rhétorique du bouc-émissaire déplacent les responsabilités de la crise vers les personnes étrangères. Ce sont des choix politiques qui placent des êtres humains en situation totalement inégalitaire par rapport à d’autres. Est-ce normal d’avoir des personnes à l’intérieur du droit et d’autre à l’extérieure ?  Il existe une forme de racisme d’état qui crée une population de personnes corvéables à merci et qui les invisibilise. Il suffit de penser à toutes ces femmes qui dans nos métropoles s’occupent de nos enfants et de nos parents.

– Ludovic Voet : La CSC reconnaît des groupes spécifiques : les femmes historiquement puis les migrants, les jeunes et les sans-emploi. C’est une reconnaissance de problèmes spécifiques à des publics plus précaires. Syndicalement, il faut prendre en main ce travail à côté du travail qui est fait traditionnellement dans les entreprises – avec l’image de l’homme blanc de 45-55 ans qui a un contrat temps plein, des droits et un bon salaire grâce à la concertation sociale.  Si on ne se retrouve peut-être pas toujours tous autour d’une table, c’est aussi parce qu’on a une méthode qui est que les gens doivent s’organiser à partir des lieux où ils se trouvent et où la problématique est rencontrée. Dans une perspective intersectionnelle, on ne va pas mettre tout le monde ensemble et dire : « Mettez-vous d’accord et on fait un front aujourd’hui.» Mais on part du constat qu’il faut prendre en main toutes ces situations. Il y a une volonté de la CSC d’avancer là-dessus depuis notre dernier congrès.  Après il faut que cela soit mis en acte mais il y a une prise en compte de ces changements.

– Eva M. Jiménez Lamas : Ne sous-estimons pas la manière dont nous contribuons au travail les uns les autres. Avec les Jeunes CSC nous avons participé à plusieurs réunions, nous sommes intervenus dans des formations anti-racistes. On a organisé des tonnes d’AG avec des sans-emplois durant lesquelles nous invitions les différents groupes spécifiques à intervenir pour tenter de mettre en lumière les dominations structurelles auxquelles nous sommes aux prises. Il faut montrer que c’est au travers de la solidarité, de la justice sociale que nous pouvons contribuer à des conditions de vie meilleures pour tout le monde.

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