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Image by rawpixel.com

S’organiser contre le validisme. Rencontre avec Hugo Fernandez

Quel terme utiliser pour nommer une personne en situation de handicap ? Personne moins-valide ? Personne différemment valide ? Personne handicapée ? Est-ce qu’il y a un enjeu derrière ces mots ?

— Hugo: Toutes ces dénominations sont justes et sensiblement équivalentes. Être handicapé·e, ce n’est pas un gros mot. Il y a une tendance dans la société à euphémiser les situations de handicap pour les faire disparaître. Ce n’est pas une bonne chose parce que cela ne marche pas et parce que cela masque les rapports de domination. Personnellement, je pense que ces mots sont interchangeables. Le mieux est de demander aux personnes concernées la manière dont elles se perçoivent elles-mêmes.

Est-ce que tu peux nous expliquer ce qu’est le validisme ?

— Hugo: C’est un système de domination des personnes handicapées que ce soit par les personnes valides ou par les institutions. Avant de rejoindre le milieu militant, j’utilisais le terme « discriminations envers les personnes handicapées », mais je trouvais que c’était très long. C’est un militant qui m’a appris le terme «validisme». C’est un bon terme parce qu’il insiste ,comme les autres termes en -isme, sur le fait qu’il s’agit d’un système de domination dont les discriminations ne constituent que la partie la plus visible. Les normes de notre société sont construites pour et par des hommes — blancs — valides — riches. Ces normes s’imposent à tou·te·s. Si l’on n’est pas dans cette norme, on sera discriminé, relégué, infériorisé. Le validisme, parce qu’il est intériorisé par les personnes qui le subissent, est aussi un système de contrôle mental.

Comment fonctionne et s’incarne ce système ?

— Hugo: Être handicapé, autiste dans mon cas, ce n’est pas seulement être en inadéquation avec les normes sociales, c’est aussi subir une violence pour ce que l’on est. Au cours de ma vie, j’ai souvent été confronté au rejet, aux discriminations, aux harcèlements — en bref, à la violence. Cette violence, elle est surtout institutionnelle. Par exemple, lorsque dans l’enseignement, on ne correspond pas à la norme, on est renvoyé dans des filières de relégations. On se retrouve dans l’enseignement spécialisé avec toutes les personnes que le système éducatif considère comme inadaptées. On est confronté d’une part à une absence de moyens et d’autre part, à une infantilisation constante. L’infantilisation, c’est vraiment ce que nous renvoie la société, les individus, les institutions. On s’adresse souvent à nous comme on le ferait avec un enfant en bas âge. Ce qui parfois est fait avec bienveillance est, en fait, une forme de domination mentale qui nous renvoie constamment à une situation de dépendance et d’infériorité.
Une des grandes violences de ce système, c’est qu’il demande aux personnes invalides de se conformer aux normes du système validiste et capitaliste. Même dans les institutions de soin et d’accueil, le projet consiste à nous adapter à la société sans jamais remettre son fonctionnement en question. Lutter contre le validisme, c’est affirmer que c’est à la société de s’adapter aux personnes porteuses d’un handicap et pas l’inverse. C’est un combat qui se mène au bénéfice de tou·te·s, parce qu’on est tou·te·s confronté·e·s au risque de se retrouver invalide au cours de sa vie.

Quelle est la situation au sein des institutions d’accueil et de soin ?

— Hugo: Il y a de gros problèmes. De ce que j’ai vécu, il y a de la violence à la fois physique et mentale, des situations de maltraitance ou de harcèlement de la part des éducateurs. Ces situations sont souvent tolérées et couvertes au sein des institutions. Au nom du secret professionnel, c’est la loi du silence qui s’installe. Les travailleur·euse·s ont souvent peur de prendre le risque de dénoncer ces situations et de risquer leur place. C’est difficile pour une personne qui a un handicap de s’exprimer sur ces situations. De plus, quand une le fait, sa parole est déconsidérée et pas prise en compte. Les personnes violentes sont une petite minorité, mais ça ne les empêche pas de faire beaucoup de dégâts.

Comment s’organiser au sein du monde militant pour lutter contre le système de domination validiste ?

— Hugo: On ne peut pas avoir confiance dans le monde politique pour faire changer les choses. La construction d’un rapport de force par l’action et l’organisation collective constitue donc la seule solution. C’est pour ça que j’ai voulu rejoindre les JOC pour faire évoluer la situation. J’ai découvert qu’il y avait un manque de connaissances au sein du monde militant sur les questions liées au handicap et au validisme. Il y a très peu d’organisations qui accueillent des personnes en situation de handicap. Pour faire bouger les choses, il est nécessaire de faire évoluer cette situation. Si l’auto-organisation des personnes invalides est nécessaire et indispensable pour mener cette lutte, cela ne pourra pas se faire sans l’aide des personnes valides qui doivent faire évoluer leurs pratiques et leurs discours au sein de leurs organisations pour se mettre en capacité d’accueillir des personnes invalides. Il faut refuser la hiérarchisation des systèmes de domination et des luttes pour que la question du validisme trouve une juste place aux côtés d’autres thématiques.

Quelles sont les tâches prioritaires à entreprendre ?

— Hugo: Il est nécessaire que les concerné·e·s prennent la parole dans la société pour expliquer que les handicapé·e·s ne sont pas « moins », mais « autres », qu’iels sont des personnes avant tout et qu’elles ont — comme tout un chacun — le droit de s’émanciper individuellement et collectivement. Il est particulièrement important de sensibiliser les futur·e·s éducat·eurs·rices, les futur·e·s assistant·e·s sociaux·ales, les futur.e.s psys pour qu’iels ne considèrent pas les personnes handicapé·e·s comme des êtres diminués, mais qu’iels considèrent la différence comme une richesse. Il est nécessaire que ces professionnel·le·s connaissent les tenants et les aboutissants du système de domination validiste pour qu’iels ne contribuent pas à le reproduire dans leurs pratiques. Il est nécessaire que le discours sur le handicap soit produit et porté par les personnes concernées et non pas par les professionnels de la santé comme c’est le cas actuellement.