Enquête

Féminismes: virilisme, pratiques, alliance & hégémonie

Ce mardi 22 mai 2018, nous avons rassemblé à Bruxelles différentes personnes autour d’une table ronde pour penser ensemble les pratiques féministes en lien avec les luttes et la jeunesse. Le texte que nous vous proposons est la retranscription d’une passionnante discussion.

I.Virilisme, violence et haine des femmes

On peut observer une augmentation de la violence faite aux femmes. Les dernières tueries de masse qui ont eu lieu aux États-Unis et au Canada étaient l’œuvre de masculinistes. C’est assez symptomatique. Au fur et à mesure que les femmes prennent leur émancipation, on dirait que la haine augmente. Qu’en pensez-vous ?

– Aïchatou : La haine des femmes est un phénomène qui est aujourd’hui mis en lumière, mais elle a toujours existé. Je ne pense pas que le machisme ou le virilisme soit le propre d’une communauté. Pourtant lorsqu’on en parle en Belgique, on vise explicitement certaines communautés plus que d’autres comme si elles venaient de cultures intrinsèquement misogynes. Ce phénomène de la haine des femmes est perçu depuis l’individu plutôt que comme un phénomène global lié au sexisme de la société. On oppose la masculinité blanche à la masculinité non blanche. D’un côté, il y a les hommes blancs qui auraient besoin de se «reviriliser» et de l’autre côté, il y aurait les hommes non blancs qui seraient hyper virils et plus misogynes car issus de cultures intrinsèquement sauvages et rétrogrades. D’ailleurs, la question du voile est instrumentalisée par certains dans le but de démontrer que les hommes musulmans seraient plus oppressant et machistes avec leurs femmes, raison pour laquelle ils « forceraient » leurs femmes à se couvrir tandis que les hommes blancs qui s’opposent au port du voile « œuvrent » en faveur des droits des femmes.

– Emmanuelle : Ce qui est soit déstabilisant soit désespérant, par rapport à toutes ces nouvelles revendications féministes, c’est l’inconfort dans lequel peuvent se trouver les hommes. Avec l’afroféminisme où des femmes noires se mettent ensemble pour revendiquer leurs droits et leurs difficultés propres, on va vraiment segmenter les choses. Cela donne un panel très large des différentes discriminations qui existent. Les hommes peuvent se retrouver perdus et submergés. Quand, en tant qu’homme blanc, tu es dans une position confortable parce qu’on est dans une société qui est faite pour toi et que l’on remet en question tout ce qui a fondé ton identité, il peut y avoir de l’agressivité, du déni. Je rejoins Irène sur le fait que les hommes doivent apprendre leur rôle d’allié. Les femmes qui le veulent et qui en ont l’énergie, peuvent entamer cette démarche pédagogique avec ceux qui seraient capables d’entendre, mais cela doit être fait par des femmes qui en ont le temps et l’énergie, cela ne doit pas être imposé à toutes les femmes.

– Florence : Avec la médiatisation des féminismes, on assiste à une montée en miroir des masculinistes qui tiennent ce type de discours où les femmes sont des castratrices, des matriarches. Il y un système violent construit par une série d’hommes qui s’est mis en place. La médiatisation des féminismes est à double tranchant : ça peut sensibiliser des femmes qui se sentent loin de la cause, qui ne comprennent pas les rouages de la société patriarcale ; c’est donc intéressant, ça sensibilise et mobilise. Mais d’un autre côté, il y a ce truc horrible où des gars se réfugient dans le masculinisme.

– Lili : Par rapport au virilisme ou au machisme, je voudrais ajouter quelque chose : les femmes sont elles aussi instrumentalisées dans le sens où, quand on dit que le harcèlement sexuel n’est qu un phénomène des quartiers, on penche vers le fémonationalisme.

– Emmanuelle : Quand on entend le mot « féminisme », on pense que ça concerne uniquement les femmes alors que ça concerne bel et bien les femmes et les hommes. Les choses doivent se faire ensemble. Il y a peu, j’ai discuté avec un jeune homme à qui j’ai à peine eu le temps de dire que je travaillais sur les questions féministes, qu’il a directement embrayé en me disant « nous aussi on a des problèmes ». C’est vrai que lui ne venait pas d’un milieu aisé, qu’il s’est senti oppressé d’être mis dans un rôle qu’on voulait lui imposer. C’est vrai, mais à la fin je lui ai demandé : « Pourquoi quand on te parle d’une oppression, tu dois écraser cette oppression avec la tienne, au lieu d’être capable d’entendre cette oppression et d’agir en parallèle pour la tienne ». Il faudrait qu’avec le féminisme, on arrive à faire passer le message que c’est avec vous et pour nous.

– Irène : Quand on fait des choses en non-mixité, il y a des hommes qui se plaignent. On reçoit plein de mails et de remarques sur les réseaux sociaux : « Mais comment ! On est avec vous, pourquoi nous exclure ? ». De l’autre côté, quand il y a des activités mixtes, ils ne sont pas là. Aujourd’hui, il y avait un colloque sur l’égalité garçons – filles et il n’y avait pratiquement aucun homme. Mais j’ai trouvé le moyen de les faire venir à un colloque ! Il faut leur dire que c’est non-mixte, ils râlent tous et alors on leur écrit individuellement : « Ok c’est non-mixte, mais on va faire une exception pour toi. On t’inscrit et tu verses 5 €… ». Je me dis que c’est la seule façon de les faire venir ! Quand il y a des manifs non mixtes, à chaque fois, il y en a qui sont tellement frustrés de ne pas pouvoir nous soutenir, alors que c’est le rêve de leur vie, on a presque mal pour eux (rires).

Est-ce que c’est facile d’être féministes aujourd’hui ? 

– Florence : Quand je dis à des personnes non conscientisées que je suis féministe, je me prends dans 90 % des cas un : « Alors c’est toi la cinglée qui se promène à poil dans les manifs ! »

– Emmanuelle : Féministe, c’est un mot qui a une histoire assez lourde. On a la chance de vivre dans un contexte où pouvoir disposer de son corps et avoir accès à la contraception, c’est du bon sens. Certaines luttes ont été acquises, mais on n’a pas du tout vécu ces luttes. Des femmes ont intégré ces acquis, mais refusent de se revendiquer du féminisme. Dire qu’on est féministe, c’est connoté comme si on se revendiquait d’être d’un parti politique.

– Aïchatou : J’ai l’impression d’être mal vue quand je dis que je suis féministe. Il y a cette image stéréotypée de la féministe en colère, qui n’aime pas les hommes, qui est poilue, qui n’a pas d’humour. Dans l’esprit de nombreuses personnes, le féminisme c’est les Femen ! Elles sont féministes certes mais le mouvement féministe est plus large et ne se réduit pas à elles.

II. Alliances et désaccords

Comment envisagez-vous les alliances ? Avec qui ? Pourquoi ?

– Aïchatou : Les alliances, par exemple, entre femmes blanches et racisées sont souhaitables et même nécessaires. Par contre, il est essentiel de reconnaître que toutes les femmes ne sont pas égales, il existe des rapports de domination, des privilèges et il peut y avoir des discriminations entre femmes. Il existe des privilèges et des rapports de domination entre femmes non blanches au niveau de la classe sociale, de l’orientation sexuelle, de la couleur de la peau, etc. Il est important de les reconnaître également. La reconnaissance des privilèges est un préalable pour construire des alliances fortes.

– Irène : La montée du féminisme des 70’s a eu un effet non souhaité mais réel : il a augmenté les inégalités entre les femmes dans la mesure où, il a permis à des femmes d’arriver à des postes où elles ne seraient jamais arrivées avant. Or elles n’auraient jamais pu arriver à ces postes-là sans le féminisme. Elles ne le reconnaissent pas toujours. Par contre, il y a toutes ces femmes qui sont restées en bas de l’échelle, qui n’avancent pas. Je trouve ça bien de parler du plafond de verre, mais je trouve plus intéressant de parler du plancher collant. Revenons aux alliances, c’est une question essentielle. Il existe un féminisme qui se veut et se prétend universel. Je trouve ça fou que des féministes qui se veulent tellement sensibles au fait que les hommes parlent au nom de l’humanité, rentrent dans cette logique. On devient aveugle quand il s’agit de nous et nos privilèges. Des copines féministes se sentent insultées quand on leur dit qu’elles sont des féministes blanches. Moi je ne me sens pas insultée, je ne prétends pas être universelle et je comprends très bien que mes priorités ne sont pas forcément celles de toutes les femmes et qu’il peut y avoir des contradictions. J’ai été frappée par la revendication de certaines femmes noires pour que leurs corps puissent être reconnus comme « beaux » alors que les féministes blanches se sont battues contre l’injonction à la beauté. Ça m’interpelle et je réalise qu’on a des besoins, des désirs et des priorités différentes. Pour créer des alliances, il faut donc d’abord reconnaître nos différences. Une fois que c’est fait, on peut voir ce qu’on peut faire ensemble. Est-ce que par exemple, avec nos différences, on pourrait se mettre d’accord sur certains points ? S’accorder pour dire non à la marchandisation de nos corps. Dire qu’un corps est beau est une chose, le montrer pour vendre une voiture c’est autre chose. On peut trouver des dénominateurs communs tout en reconnaissant qu’on n’est pas d’accord sur tout. C’est un exercice difficile.

– Emmanuelle : Par rapport aux allié·es, ce qui m’inspire beaucoup, c’est de voir ce qui se passe du côté d’autres minorités, comme les trans, les homos, les handicapé·es… En ce moment, je suis plus encline à créer des alliances avec ces communautés plutôt qu’avec des communautés dominantes, sauf quand il s’agit de jeter des ponts et d’expliquer sa démarche.

– Aïchatou : Je ne suis pas fermée aux alliances, mais il y a ce préalable qui est de se comprendre, de nommer les choses. C’est mon point de vue personnel. Je suis afroféministe, mais je suis avant tout féministe. Je me sens solidaire des féministes de toutes les luttes. Si le féminisme n’est pas universel, la lutte contre le patriarcat est universelle. Il est important que les féministes puissent créer des ponts et trouver des points de convergence. Il s’agit de passer comme l’a dit Irène, au-dessus des différences, des points de divergences, pour trouver des points de convergence.

– Florence : La convergence des luttes c’est important et essayer de comprendre les luttes d’autres féministes est essentiel. Des féminismes il y en a plein mais l’oppression patriarcale, on la subit toutes. Il faut savoir entendre les différences d’opinions. Au début de ma conscientisation féministe, j’ai été choquée par les méthodes des Femen. Mais en y réfléchissant, je me suis dit : les méthodes sont différentes, mais l’oppression est la même. Chaque féministe vit son féminisme comme elle le veut. On est plus fortes ensemble et en bloc, dans le respect des différences de chacune. Il ne faut pas de jugement et de domination entre nous.

– Léa : Selon moi, le mouvement des Femen reste un féminisme très blanc. Je comprends bien leurs méthodes provocantes, ce n’est pas cela qui me gène. Je trouve qu’elles sont très peu inclusives. Notamment, elles cultivent une obsession antireligieuse un peu caricaturale qui participe à la stigmatisation des femmes portant le voile. Ce n’est pas étonnant que ce soit le féminisme le plus médiatisé, ça en arrange beaucoup. Bien entendu, je suis solidaire quand l’une d’elles est arrêtée ou agressée par la police, mais ça s’arrête là. Je ne soutiens pas le fémonationalisme. Il faut se rappeler qu’il y a de gros conflits internes au féminisme, comme dans le reste de la société, avec des intérêts de classe, des scissions idéologiques, parfois irréconciliables.

– Lili : Il y a des féministes qui défendent uniquement le port de la mini-jupe et si vous dites « Moi je veux porter le foulard », elles vous maternalisent, vous recadrent et vous expliquent ce qu’est le féminisme. Là, une convergence n’est pas possible. C’est problématique. En France, dans la commission qui a écrit la loi pour l’interdiction du port du voile dans l’espace public, il n’y avait aucune femme qui portait le foulard, ce n’est pas correct. On ne vit pas les mêmes expériences, donc nous n’avons pas les mêmes revendications. Dans le monde du travail, les femmes blanches revendiquent l’égalité salariale, nous on revendique l’accès au marché du travail.

– Emmanuelle : Je ne suis pas pour, tout le temps, trouver un terrain d’entente, mais plutôt pour être capable d’accepter les différences et les différences de priorités. Parfois on est autour d’une table, on n’est pas d’accord et ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave d’être dans l’inconfort et j’aimerais que tout le monde soit capable de le faire, dans tous les mouvements.

– Irène : Très vite quand on rentre dans les détails, on peut ne plus être d’accord. Par contre, on peut s’entendre même avec des féministes que moi j’appelle libérales, sur la dénonciation des violences faites aux femmes. Sur le fémonationalisme, il y a aussi tous ces hommes qui n’avaient jamais remarqué qu’il y avait des violences faites aux femmes, mais qui vont délirer, comme en France lorsque la représentante de l’UNEF va apparaître voilée.

– Léa : La façon dont les médias polémiquent systématiquement sur la question du voile (alors qu’on s’en fout), est effrayante. Ça montre à quel point cette pensée raciste d’extrême-droite a été digérée.


III. Sabotage, care, non-mixité et empowerment

Parlons des pratiques féministes que vous utilisez. Quelles sont-elles ? En quoi consistent-elles ?

– Emmanuelle : J’ai un fil conducteur qui est de trouver un équilibre entre le fait d’être une femme noire dans un environnement blanc sans pour autant ségréguer nos luttes, c’est-à-dire en continuant de lier des amitiés, de discuter. C’est un double mouvement : inclusivité et non-mixité. On inclut les dominants dans certaines conversations et on les exclut à d’autres moments pour que les femmes noires puissent se retrouver entre elles et se sentir libres de parler, de se renforcer et de mettre en place des stratégies. Mais ce n’est pas toujours viable d’être uniquement en non-mixité quand notre environnement est blanc ( le lieu de travail, la famille…).

– Aïchatou : La non-mixité doit être ponctuelle. Elle est justifiée sur certains sujets sensibles pour lesquels on a besoin d’une grande liberté de parole. En France, il y a eu une énorme polémique lors du camp décolonial et du festival afroféministe Nyansapo organisé par le collectif afroféministe français Mwasi. Les gens n’arrivaient pas à comprendre que la non-mixité était ponctuelle. Depuis toujours, les féministes blanches s’organisent en non-mixité, cela ne pose pas de problème. Quand les alcooliques anonymes s’organisent en non-mixité, cela ne pose pas de problèmes. Mais l’auto-organisation et l’autodétermination des personnes racisées posent problème car cela menace la suprématie blanche. Les Blancs se considèrent comme la «norme», l’universel. Ils pensent donc qu’ils doivent être présents partout. Ils ne peuvent pas accepter de ne pas être dans certains espaces.

– Irène : Je suis très contente de voir chez certaines jeunes activistes féministes ce que l’on retrouvait dans le féminisme des 70’s. Des actions de masse, mais aussi des manifs moins organisées, non autorisées comme la Reclaim the Night. C’est important qu’il y ait des manifs non-mixtes même s’il n’y a pas foule. C’est quelque chose qui renoue avec un militantisme que j’ai connu. Quand on était jeunes, par exemple, on ne se contentait pas de dire que « Miss Belgique » c’était une belle connerie, on a envahi le casino de Knokke à dix et on a saboté la cérémonie. Je m’y suis beaucoup amusée, descendre le grand escalier avec des cerbères qui nous tenaient par le bras. C’était un grand moment d’arriver sur la scène. C’est important de sortir des rails des organisations, mais des choses se jouent aussi dans les manifs organisées. D’ailleurs, c’est conflictuel avec les syndicats sur les questions féministes : quand les groupes de femmes sont visibles dans les manifs, souvent elles se prennent des pétards jetés par des hommes, les syndicats devraient le prendre en compte. C’est dramatique, ce sont des manifestations de virilisme.

– Léa : La grève des femmes du 8 mars en Espagne était un véritable événement, proche d’une révolution. Selon moi, la grève générale, le blocage, le sabotage restent des méthodes d’une brûlante actualité. L’arrêt de l’économie demeure un horizon à atteindre. Mais, j’ai remarqué un renouveau des pratiques militantes dans le mouvement LGBTQI+. Pour donner un exemple récent, à la Pride, je faisais partie du cortège «VRN », un regroupement de manifestants plus radicaux et combatifs. On avait un plan d’actions contre le char de la NVA et trois camarades, ayant à peine touchées la banderole du char, se sont fait brutalement immobiliser par une dizaine de policiers. La répression policière était très violente et tout de suite des pratiques de soins se sont mises en place. On s’est protégée les unes les autres. On a attendu dans la rue du commissariat jusqu’à ce qu’elles soient libérées et pendant l’occupation, on s’arrangeait pour que tout le monde soit bien. C’est une solidarité hybride entre la camaraderie et le care, une forme de tendresse radicale. Il s’agit de s’écouter, mais radicalement, sans compromis, face à une société oppressive et violente.

– Emmanuelle : Je comprends le sabotage, mais je trouve que se lancer dans du sabotage quand on est racisé, ce n’est pas évident. Par souci d’autoprotection, je n’envisagerai jamais ni ne conseillerai jamais à des afroféministes de le faire.

Est-ce qu’il y a des pratiques d’empowerment, des façons de se donner du pouvoir d’agir?

– Irène : Je fais partie d’une association qui fait de la prévention des violences en donnant des cours d’autodéfense, c’est Garance. On travaille sur tout ce que l’on peut faire pour éviter une agression, se donner le droit de se défendre, on apprend à réagir en fonction des situations. Cela permet de se sentir plus forte. L’empowerment, c’est surtout une pratique collective. Quand une femme se fait embêter dans un train par un homme, il est important d’aller s’asseoir à côté d’elle et de se solidariser. Face à ces situations, réagir collectivement me paraît plus important qu’individuellement.

– Florence : J’ai eu la chance d’être formée par Garance pour faire des marches exploratoires. C’est là que je me suis rendue compte que l’empowerment, c’est la force du collectif. Individuellement, on se fait emmerder dans la rue, on se dit que c’est peut-être nous, mais quand on se rend compte que c’est sociétal et qu’on réfléchit ensemble à comment prendre la place dans un espace public et comment on apprend à se sentir légitime dans un parc le vendredi soir, tout change.

– Aïchatou : Dans une société où les femmes noires sont stigmatisées et discriminées, on a besoin de trouver de la confiance en soi et du pouvoir. On a besoin de sentir qu’être une femme noire n’est pas une fatalité, que nous sommes belles, que nous sommes capables d’accomplir des choses et que nous avons de la valeur. Sur les réseaux sociaux, j’utilise souvent des hashtags comme #Blackgirlmagic. On me l’a souvent reproché en me disant que c’est futile et superficiel. En tant que femme noire dans une société occidentale, dire qu’on est magique c’est une manière de se célébrer, de se don- ner du pouvoir et de prendre de la confiance. La représentation est aussi importante. On dit souvent que nous sommes des minorités visibles, moi je pense qu’on est des minorités visibles invisibles. Il y a très peu de Noirs à la télé et dans les médias. C’est pour cela que la montée des marches du Festival de Cannes de 12 actrices noires, qui ont participé à l’ouvrage collectif « Noire n’est pas mon métier » pour dénoncer le racisme dans le milieu du cinéma et du théâtre, est un acte fort et symbolique.


IV. Hégémonie, lutte et capitalisme

Au 20e siècle, les ouvriers ont été une force hégémonique contre le capitalisme. Aujourd’hui, on observe que ce sont les femmes qui ouvrent des brèches contre le capitalisme. Est-ce que les femmes sont aujourd’hui les sujets historiques de l’émancipation, la figure révolutionnaire du 21e siècle ?

– Emmanuelle : J’ai l’impression qu’avant les luttes étaient menées au nom d’un certain idéal, maintenant les luttes sont menées par la revendication de sa particularité sans appartenir à un universel. On va super loin dans le particularisme maintenant.

– Léa : Tout au long de l’histoire du mouvement ouvrier, les femmes étaient présentes, parfois sur le devant de la scène, souvent dans les coulisses. Mais elles ont été invisibilisées et considérées comme des sujets secondaires de l’histoire de l’émancipation. La tâche des historiens critiques est à présent de réouvrir des brèches dans l’histoire et expliquer cette absence dans les mémoires.

– Irène : Il y a une forme de fragmentation qui fait que parfois des minorités peuvent s’affronter de manière violente. Je pense à l’opposition entre certaines féministes et certaines militantes LGBT qui existe parfois. Lors d’une discussion à l’ULB, l’une des revendications des personnes trans est qu’il n’y ait plus de toilettes hommes et femmes. Je comprends bien. Mais en même temps, c’est encore un des endroits où les femmes peuvent se sentir en sécurité. Le tout est de reconnaître que l’on n’a pas les mêmes intérêts et de dire que par exemple dans un endroit comme l’ULB, où il y a plein de toilettes partout, il peut y avoir des toilettes mixtes et non-mixtes. Entre groupes minoritaires ou minorisés, il ne faut pas s’opposer, mais trouver des convergences par la discussion.

– Léa : Je pense qu’il faut renouer avec les diverses histoires des mouvements sociaux, des révoltes d’esclaves aux combats des suffragettes. Je pense que l’inscription dans la continuité d’une longue histoire de l’émancipation peut favoriser la convergence des luttes. Ça peut paraître très théorique, mais c’est important d’avoir un cadre de pensées pour analyser le monde afin d’améliorer les conditions matérielles de toutes et tous. L’attitude du militant, c’est celui du cheminement critique, requestionnant perpétuellement sa position, sa pratique, son discours.

– Emmanuelle : Je suis assez positive. Toutes les particularités vont se tenir les unes à côté des autres et faire front.

– Irène : Toutes les féministes ne sont pas anticapitalistes. Il y a des dominations, des intérêts de classes divergents. Les dominants ont quelque chose à perdre, leurs privilèges.

C’est évident que les dominants ont tout à perdre sur le terrain de l’égalité. Le virilisme devient une question de survie. Décrédibiliser la lutte pour garder ses privilèges.

Léa

– Irène : Celui qui décrédibilise, ce n’est pas parce qu’il n’a pas compris, c’est parce qu’il a tout compris.

– Léa : Dès que l’autorité craint pour sa survie et qu’elle lève son doigt comme papa en disant : « Tu ne dois pas faire ça ! », c’est la preuve qu’elle vacille. L’autorité est une chose paradoxale. Il faut montrer à coup de gros biceps que l’on contrôle une situation et, en même temps, ne pas devoir le dire, l’autorité s’impose d’elle-même. Quand Macron nous semonce que ce n’est pas dans la rue que ça se passe, cela veut dire que c’est précisément dans la rue que ça se passe ! On affirme aussi maladroitement son autorité que lorsqu’on n’en a plus ! Le virilisme, le masculinisme est une réaction directe à l’émancipation des femmes.

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